poètes de service

Sanda Voïca

 

Après des études de langues étrangères à Bucarest, j’ai été professeure de russe et roumain, pendant cinq ans (collège et lycée). Après 1989 j’ai travaillé comme correctrice (Sanda Voicu) pour «Contemporanul-ideea europeana» et « Romania literara». J’ai publié poèmes, nouvelles et fragments d’un roman dans ces revues, et d’autres («Literatorul», «Contrapunct», «Luceafarul»).
En 1999, sous le nom d’
Alexandra Voicu, j’ai publié un volume de poèmes aux Editions/ Editura Vinea, sous le titre «Le Diable a les yeux bleus» (en roumain, bien sûr : « Diavolul are ochi albastri »). Mais peu après j’ai quitté la Roumanie pour la France, et depuis j’écris directement en français.

 

 

 

 

 

LA VIE ET SURTOUT LA MORT  D’ALEX

(extraits du volume « Le Diable avait les yeux bleus », paru en roumain en 1999, Editions Vinea, Bucarest ; traduction par l’auteure ( Sanda Voïca) en novembre 2011.)

 

 

L’identité. La lutte pour un nom.

Des lettres qui pulsent dans une file marchante.

Que chaque lettre de mon nom devienne un animal.

En grandissant, qu’il se lie aux autres dans un corps nouveau. 

Un être inédit, mais qui deviendrait familier à quiconque.

 

 

 

Un visage proche continue de me protéger depuis mon enfance. 

Je ne vois que sa tête, familière, son museau de veau, ou de chien, très doux.

A mes côtés. Cette tête seulement. Dans l’air. A ma droite, tout haut. Elle me protège, reste près de moi. Je me sens en sécurité. 

Et tout à coup : l’effroi. Je ne la reconnais plus. 

C’est une tête nouvelle, le visage allongé, le menton élargi, les yeux exorbités, montrant leur couleur – ils sont bleus. 

Je l’avais reconnu et l’avais chassé : le diable, qui se retirait à reculons, les pans de son habit se transformant en ailes.

 

 

 

Qu’est-ce qu’on peut vouloir ? 

Entouré de démons, sous la pluie, 

Qu’on les transforme en clochettes et en coussins, 

avec lesquels envelopper sa tête.

 

 

 

En attente, je glisse sur une ligne graduée visible

dans un parallélépipède verdâtre, transparent. 

En haut, en bas, chaque jour.

La ligne graduée est maintenant dans un tuyau sans bouts,

Plus haute que jamais, figée.

Suis-je disparue ?

 

 

 

La malchance m’a jetée, telle une boulette de papier,

dans le ventre d’un grand animal, préhistorique

duquel ne restent que quelques os, bien jaunis,

à moitié conservés, parmi lesquels ont jailli

des blancs épis de blé.

 

 

 

Mes racines à l’air, dilatées, se sont ramassées dans un bol.

J’ai blindé mon front avec des bouts de bois, fixés avec des grands clous.

J’ai laissé ma main droite pourrir.

Je mettais de temps en temps la lune devant le peloton d’exécution.

Approche violente d’une hampe florale aspirée par moi des jardins étrangers.

J’avais le devoir de la faire fleurir.

Je me suis faufilée dans cette hampe. J’y ai vu des rangs de fauteuils vides –

je me suis attardée parmi eux. 

Des têtes de poissons entre mes pieds.

Escalier de métal en l’air.

D’où prendre le pouvoir de lier des images disparates,

de faire naître des sens, quand ma curiosité agonise ?

Récréer tout ce que je vois : des crânes d’enfants,

mes lourdes tantes en dentelles, 

des chaussures depuis que j’étais enfant,

les vergers dans lesquels je me suis promenée.

Ma peau âpre, mais pas désagréable.

Je me suis assise et j’ai ouvert le livre 

que jusqu’alors j’avais tenu sous l’aisselle.

J’ai lu, penchée en avant, les coudes sur les genoux, en dévoilant 

mes poignets bleus : « Je m’éloigne. Des bulldozers poussent

chaotiquement les avalanches de tendresse.

Le malheur – fauteuil d’invalide qui menace

tant qu’on n’y est pas installé.

La réalité, comme la passion – le serpent de la maison. »

Des pages du livre coule un magma fin, un filet bleuâtre

dans lequel je suis prise.
Le temps devient une bande de métal immobile devant moi.

Le corps se penche vers mon ombre :

« Sois prête, je vais tomber, pour nous confondre. »

 

 

 

Sanda Voïca

 

 

 

 

 

 

 

JE VOUS ÉCRIS DE COUTANCES

(30 novembre - 2 décembre 2004)

 

 

J’ai de la chance, la guerre commence.

J’ai de la chance : je mène une guerre 

contre ma chair, contre mes os. 

Lymphe et nervures sont en pâture. . . 

Dépatouiller, standardiser. Planer, 

blanc fil d’une rivière en dérive, 

entre Coutances et Séoul. . . Sans ailes, 

déterminée à circonscrire et libérer – 

on ne libère que ce qui est déjà libre – 

l’air au-dessus de la terre.

 

Un peu de sang, une part de flan 

sont sur ma table en permanence. 

La tache grenat, sèche, brouille le vernis, s’étend –

bout de doigt sans ongle – 

pour pousser ou chatouiller d’un côté 

le flan en triangle. 

La table et l’air s’illuminent. 

Surface éblouissante et vitre en brouillard

disparaissent autour de la croûte écarlate :

mon hémoglobine figée, mes gouttes échappées 

du poignet gauche jamais complètement ouvert – 

suicide virtuel. . .

 

Au lit, j’ai envie, je le prends, je jouis. . . 

Ce n’est pas lui en moi - mais un menuisier 

qui finit de sculpter le pied en bois d’acajou d’un meuble, 

je vois bien les rainures sinueuses que l’outil touche, 

dernière phase de son travail – 

ou bien les mouvements d’un luthier 

qui est en train de travailler la volute d’un violon – 

que je vois si clair, 

le bois bouge légèrement 

sous l’instrument du luthier, 

très près de mon visage...

 

Et la table ronde de ma cuisine, 

avec la vitre de la porte-fenêtre – 

éblouies par la lumière –

deviennent immense roue luminescente d’un char 

dans le champ de Troie. . . 

Qui est le chevalier que je vois au bord d’un précipice, 

scrutant la vallée, sur un cheval 

dont la tête est celle d’un vautour –

le chevalier tirant les rênes 

comme d’un cheval normal ?

Les yeux du vautour-cheval 

cherchent, eux aussi, pour voir 

si les guerriers arrivent, 

si la lutte commence. 

Seule l’unique roue du char illumine le champ, 

noir, vide de bataille. 

Aura-t-elle lieu, cette guerre ? 

se demande toujours le chevalier. 

Il est le seul combattant - mais contre qui ? 

Dans le brouillard de la vallée 

aucune ombre n’est distincte. 

Se laissent-ils attendre ? Et qui sont « ils » ? 

La tête-vautour du cheval se durcit, se pétrifie. . . 

Les plumes deviennent des écailles 

et les yeux noirs se vitrifient. 

Le corps du cheval recule, sa queue remue. . . 

Si le visage du chevalier couvert par la visière de son casque 

ne laisse pas voir de qui il s’agit, 

l’habit, le reste de l’armure laissent comprendre 

qu’il est un simple soldat et non pas un chef. . . 

Mon « je » est à l’autre ce que « l’autre » est à moi ? 

Me voit-il dans ma cuisine - porte ouverte vers le jardin – 

en train de boire un café, une part de flan, en triangle,

 restée sur la table ronde, sur la surface brillante de laquelle, 

en plein soleil, une tache écarlate 

coulée d’une veine de mon poignet gauche, 

légèrement ouverte avec le bout d’un couteau 

il y a peu de temps, commence à coaguler, 

glacée avant qu’un doigt entier se forme, dessine 

et « pousse » le gâteau, restant à proximité. . . ?

Je regarde de nouveau vers le chevalier : 

Maintenant, oui, il me regarde de loin, de son champ, de son temps –

me fait signe de la tête, la visière toujours fermée – 

salut ou approbation, signal de commencement ou juste un rappel : 

je suis ici. 

« Mais que dois-je faire maintenant ? ». 

Et moi : « La guerre de Troie aura lieu. . . ».  

Signé : la belle Hélène de Coutances. 

On m’a appelée et je réponds : promptement vôtre. 

Je ne peux plus ne pas répondre. 

Envoyer-expédier. 

Ecrire et s’envoler. S’envoyer aussi en l’air. 

Maintenant je suis en « guerre » - 

de tous mes droits : une femme en guerre –

contre sa chair, son sang, sa lymphe et ses nervures, 

quand mon plaisir n’est jamais que le prélude du suivant. 

Jamais d’apaisement - de plus en plus mes sens 

aiguisés pour « recevoir » le monde. 

La guerre contre mes sens. 

Vrille-avalanche vers le précipice haut 

où le chevalier attend mon signal. . . 

Je tourne en rond : me jeter 

ou prendre la roue du char 

et sillonner le champ  -

le préparer pour l’ensemencement ? 

Je m’endors la tête sur la table ronde 

et je m’englobe dans la future - et si ancienne -  

roue luminescente. 

Je sillonne un champ en éternité.

- Où est disparue la belle Hélène ?

- Dans l’éternité, Coutances numéro 12, Domaine du Vaudon. 

Le vautour-tête de cheval répète, 

d’un temps à l’autre : « En éternité. . . En éternité. . . », 

comme son autre frère : « Nevermore… Nevermore.».   

 

Post Scriptum : Ce n’était plus sa propre lutte 

contre son sang et corps. 

Dans la guerre soudainement généralisée 

elle en était une arme. . .  

 

 

Sanda Voïca

 

 

 

 

 

 

 

JE NE PEUX PAS DIRE NON

(Extrait de Epopopoèmémés - 2011-2012)

 

 

Je ne peux pas dire non aux sons du « merci »  dit par Adonis hier matin à la fin d’un dialogue – plutôt monologue – sur France Culture :

Les sons sortent de sa bouche, parmi ses dents, comme des enfants en vacances, sortant parmi les lattes en bois espacées ou cassées d’une haie

Séparant des champs d’herbe, invitant à la découverte.

Je ne peux pas dire non au soleil que je sens en plein éclat ce matin même à Paris – j’ignore complètement la vraie météo 

S’opposant au brouillard perlant de mon domicile fixe.

Je ne peux pas dire non à la multiplication des grives dans le jardin et alentour : six il y a une semaine, environ dix ce dernier week-end, 

en voilà précisément vingt, tout à l’heure, dans un haut peuplier défeuillé, chez le voisin mort.

Je ne veux plus dire non à la lettre écrite et non-envoyée à Ryoko Sekiguchi – elle va partir aujourd’hui.

Je dis oui à ma propre nouvelle « Jamais l’automne ne fût plus beau » - qui m’a permis pendant les deux heures de son écriture de traverser des champs d’herbe dans le brouillard perlant, à la découverte du soleil, enfant sortant parmi les lattes espacées ou cassées d’une haie entre deux champs.

Je ne peux plus dire non à mon étalage médiatique : je vais faire montrer mon propre brouillard dans la journée lumineuse.

Stalker de mes jours, stalker de mes soirs, stalker de mes aubes.

Je ne peux plus dire non aux mots nés en exil, ni aux mots morts en exil : 

Qu’ils viennent à moi, ces éternels enfants !

Ouvrons le cahier, le livre, le dictionnaire. Ouvrons pour que le cahier, le livre, le dictionnaire s’ouvrent !

Des mots et des vers – poèmes sans frontières.

Mon tour – le tour de moi-même – en 80 poèmes !

Titre : le tour de Sanda Voïca en quatre-vingt poèmes. Epopopoèmémés !

Je ne dis pas non aux mots morts – lettres vives quand je les ré-imagine.

J’ai soif de vers : je traverse mon champ d’herbe de ce matin et je vois des vers de terre :

Le brouillard est percé, la lumière inonde la clairière.

 

 

Sanda Voïca

 

 

Revue Paysages écrits

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Le livre des proverbes nouveaux

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