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UNE HISTOIRE DE MŒURS COMPLIQUÉE
Carré dans un fauteuil, carré, il appelle Gendron qui ne répond jamais au téléphone. C’est la huitième fois aujourd’hui, toujours cette vacante sonorité ; étrange et obscure conjoncture, pense Marcel, en caressant les poils gerbant de ses narines. Il se lève, déplie ses débris d’os, et s’en va à San Diego ; il s’agit d’un long voyage sur les ondes tantôt laminaires, tantôt turbulentes, du ciel américain, virgule, dans un Airbus fatigué, baigné d’un calme narcotique, point. À San Diego il revoit Madeleine, qui s’est bien empâtée ces dernières années malgré son trimensuel footing. Une drôle de perception occupe l’entièreté de sa boîte crânienne, comme un pet à très lente diffusion. L’existence oscille comme un pendule qui pendule, raconte-t-il à Madeleine d’un air très sérieux - bien que flirtatif comme on dit en anglais (il suçote des cosses de cacahuète d’un air huileux) - pendant qu’elle, la grosse, dore ses crêpes dans une poêle, à crêpe la poêle, à frire. Il aimerait comprendre les bruits sinistres émis par le vieux cœur dans la vieille poitrine phtiseuse, des cris de détresse semble-t-il. C’est une histoire de mœurs compliqué ; est-il encore amoureux de Madeleine ? Si tel est le cas, ce sera compliqué d’expliquer le tout à Gendron, le mari de Madeleine, occupé, depuis huit ans, virgule, à faire pousser sans succès des radis dans le fin fond des Cantons de l’Est. Jamais la notion de lui-même ne l’aura autant préoccupé qu’en cet après-midi ni pluvieux ni ensoleillé, il se sent fendu comme un compas ouvert jusqu’à la douleur. Il devient tranquillement son propre sépulcre et s’évapore dans les nues, ce qui poétise son décès. Marcel meurt sans avoir dit adieu à Lisette, petite tête carrée de province, étroitesse à qui il lèguera ses dettes de jeu et un canard en plastique.
Jérôme Fortin