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La revue n° 68 Poètes de service

Poètes de service

Marie Rouzin

Marie Rouzin est née en 1978 à Bayeux. Elle est autrice et enseignante.
Elle a notamment publié Treize âges de la vie d’une femme (Castor Astral, 2024) et Au cas où (Cheyne éditeur, 2026).

 

 

 

Tu plonges

Tu te baignes dans le trait bleu de la rivière

Tant pis si ce n’est qu’un dessin

Tu nages tu te libères

De tout ce qui t’entrave tout ce qui te serre

Tu pénètres un élément

Un élément indocile sauvage insaisissable

Informel

Tu aimes l’eau parce que c’est toi qui la pénètres

Tu la pousses tu l’agites

Un élément qui te prend partout et que tu prends partout

Qui t’entre dans les narines la bouche les oreilles

Par tous les trous

N’exerce aucun poids dans ton corps

Aucune pression

Ressortira sous une forme ou sous une autre

Liquide

Attention

C’est léger mais l’eau peut aussi être mortelle

Attention tu manques d’air

Remonte

Tu ouvres grand les poumons tu touches l’eau de tes yeux

Glauques le silence t’apaise il n’y a plus de monde à remonter

Tu ne ressens plus rien

Tes articulations respirent ta peau se détend

Tes os sont portés

Ta tête est moins lourde

Tes membres se délient

Tu relâches le crayon

Tu ne dessines plus tu te laisses emporter

Attention

Le courant est puissant

Il t’emporte

Attention à la berge elle est trouée regarde

Ne t’agrippe pas à elle

Tu te laisses emporter et tant pis si tu meurs

Tant pis si l’eau gonfle ton corps remplit ton ventre

Si le contenant et le contenu de ton corps ne font qu’un

Tant pis

Ici ou ailleurs

Si tu disparais dans l’élément liquide

Tant pis

*

Tu cherches le silence

Ta langue est sans or sans capital

Pauvre héritage

À peine connais-tu l’art de creuser pour trouver les filons des métaphores

Qui te font voyager

Qui te font te déplacer

D’un territoire à un autre

Qui te font traverser des domaines

Inappropriables

Bien que tu te plaises à courir dans les phrases

À les parcourir

Fouler leurs couches superficielles ou profondes

Les terres connues ou celles intouchables inintelligibles insuffisantes

Les sillonner sans raison

À peine connais-tu la syntaxe de la parole publique

De la société haute et hautement lisible

Tu ne connais pas l’histoire de la beauté

Ton ignorance est profonde comme la roche que tu creuses pour trouver le gisement

D’autres silences

Aux aurores quand le sommeil n’a pas retenu ton esprit dans sa maille

Tu cours dans les pages

C’est une ivresse

Très désirable

Pleine de manques

Il t’en faut toujours plus

Toujours plus d’idées

Toujours plus de temps

Toujours plus de travail

Il n’y a pas de satiété possible dans cela

Qui te meut

Souvent tu t’élances dans une parole

Tu inventes tu lis tu effaces

Des mailles que tu fais et défais

Des liens des nœuds serrés

Pour un rang régulier

Impossible à parfaire

Impossible de te taire

Pourtant

Tu cherches le silence

Tu aimerais qu’il soit d’or

Tu aimerais le donner en héritage

Tu voudrais une ruée vers le silence comme une nouvelle veine à exploiter

T’installer dans une mine sans métaphore

T’y construire un abri y vivre

Sans déplacement ni fugue

 

 

Extrait de Fugue, Polder 198 paru grâce au partenariat des éditions Gros Textes et de la revue Décharge. www.dechargelarevue.com puis paru à nouveau dans le recueil Traversées (éditions Sous le sceau du tabellion)