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La revue n° 68 Poètes du monde

Poètes du monde

LA BEAUTÉ DES FLAMMES

Le charme des flammes subjugue par un jeu étrange, au-delà de l’harmonie, des proportions et des mesures. Leur impalpable élan, ne symboliserait-il pas la tragédie et la grâce, le désespoir et la naïveté, la tristesse et la volupté ? Ne retrouve-t-on pas, dans leur dévorante transparence et leur brûlante  immatérialité, l’envol et la légèreté des grandes purifications et des incendies intérieurs ? j’aimerais être soulevé par la transcendance des flammes, être secoué par leur souffle délicat et insinuant, flotter sur une mer de feu, me consumer d’une mort de rêve. La beauté des flammes donne l’illusion d’une mort pure et sublime, semblable à une aurore. Immatérielle, la mort dans les flammes évoque des ailes incandescentes. N’y a-t-il que les papillons qui meurent ainsi ? – mais ceux qui meurent de leur propre flamme ?

E. Cioran
Sur leș cimes du désespoir

 

 

 

Une minute de cris de joie de chansons de rires et de bruits et de longues nuits pour dormir en hiver avec des heures supplémentaires pour rêver qu’on est en été et de longs jours pour faire l’amour et des rivières pour nous baigner de grands soleils pour nous sécher. Nous avons perdu notre temps, c’est un fait, mais c’était un si mauvais temps. Nous avons avancé la pendule, nous avons arraché les feuilles mortes du calendrier. Mais nous n’avons pas sonné aux portes, c’est un fait. Nous avons seulement glissé sur la rampe de l’escalier. Nous avons parlé de jardins suspendus, vous en étiez déjà aux forteresses volantes, et vous allez plus vite pour raser une ville que le petit barbier pour raser son village un dimanche matin. Ruines en vingt-quatre heures, le teinturier lui-même en meurt. Comment voulez-vous qu’on prenne le deuil.

Jacques Prévert
Extrait de La Pluie et le beau temps

 

 

 

Les paroles devraient se presser dans ma bouche

comme naguère… Quand ? Je me souviens à peine…

Mais qu’importe les quais où l’on charge

le môle où l’on s’embarque

avec les dames blanches qui hantent les châteaux

des Sénégalais au nez plat

de grosses filles pour le commerce

une petite institutrice de Bretagne

fermée dans sa coquille –

et quelques disques dont on mâchera la rengaine

sous les paupières du tropique…

Ce soir, la mer s’embête et boude…

Quelle fêlure veut-t-elle donc oublier,

gonflée de ta laitance amère, solitude ?

– Qui donc l’empêche de crier

échevelée, exsangue,

de percer les bateaux des migrants et d’y passer la langue,

de tremper le mouchoir des voiliers dans l’onde,

de lécher l’agonie salée des mariniers,

de cracher au visage insolent du monde

– Qui donc l’empêche de prier,

de mendier un peu de soleil pour beurrer sa peau,

de baiser les noyés sur la bouche,

de lessiver tendrement le sommeil des poissons ?

– Qui donc l’empêche de parier,

de jeter le clinquant de sa vie éternelle

sur le tapis vert des dieux –

trouer l’opacité des dieux,

et demander aux grandes ténèbres qui t’attirent :

–Qui donc m’empêche de mourir ?

Benjamin Fondane
Le mal des fantômes
Liminaire d’Henri Meschonnic
Verdier poche

 

 

 

Tu me flore, je te faune
Je te peau, je te porte, et te fenêtre
Tu m’os, tu m’océan, tu m’audace, tu me météorite
Je te clé d’or, je t’extraordinaire, tu me paroxysme
Tu me paroxysme, et me paradoxe
Je te clavecin, tu me silencieusement, tu me miroir, et je te montre
Tu me mirage, tu m’oasis, tu m’oiseau, tu m’insecte, tu me cataracte
Je te lune, tu me nuage, tu me marée haute, je te transparente
Tu me pénombre, tu me translucides, tu me château vide, tu me labyrinthe
Tu me parallaxe, et me parabole, tu me debout, et couché, tu m’oblique
Je t’équinoxe, je te poète, tu me danse, je te particulier
Tu me perpendiculaire, et sous-pente, tu me visible, tu me silhouette
Tu m’infiniment, tu m’indivisible, tu m’ironie
Je te fragile, je t’ardente, je te phonétiquement, tu me hiéroglyphe
Tu m’espace, tu me cascade, je te cascade à mon tour, mais toi tu me fluide
Tu m’étoile filante, tu me volcanique, nous nous pulvérisable
Nous nous scandaleusement, jour et nuit, nous nous aujourd’hui même, tu me tangente
Je te concentrique, concentrique
Tu me soluble, tu m’insoluble, en m’asphyxiant et me libératrice
Tu me pulsatrice, pulsatrice
Tu me vertige, tu m’extase, tu me passionnément, tu m’absolu, je t’absente, tu m’absurde
Je te narine, je te chevelure, je te hanche, tu me hantes
Je te poitrine, je buste ta poitrine, puis te visage, je te corsage
Tu m’odeur, tu me vertige, tu glisses, je te cuisse, je te caresse
Je te frissonne, tu m’enjambes, tu m’insupportable, je t’amazone
Je te gorge, je te ventre, je te jupe, je te jarretelle, je te bas
Je te Bach, oui je te Bach, pour clavecin sein et flûte
Je tremblante, tu me séduis, tu m’absorbe, je te dispute
Je te risque, je te grimpe, tu me frôles
Je te nage, mais toi tu me tourbillonnes
Tu m’effleures, tu me cernes, tu me chair, cuir, peau, et morsure
Tu me slip noir, tu me ballerine rouge
Et quand tu ne hauts-talons pas mes sens, tu les crocodile, tu les phoque, tu les fascines
Tu me couvres, je te découvre, je t’invente, parfois tu te livres
Tu me lèvre humide, je te délivre, je te délire, tu me délire et passionnes
Je t’épaule, je te vertèbre, je te cheville, je te cil et pupille
Et si je n’omoplate pas avant mes poumons, même à distance, tu m’aisselle
Je te respire, jour et nuit je te respire
Je te bouche, je te balaie, je te dent, je te griffe
Je te vulve, je te paupière, je te haleine, je t’aime
Je te sens, je te cou, je te mollet, je te certitude
Je te joue, et te veine
Je te mât, je te sueur, je te langue, je te nuque
Je te navigue, je t’ombre, je te corps, et te fantôme
Je te rétine dans mon souffle, tu t’iris
Je t’écris, tu me penses

Ghérasim Luca
Prendre corps