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La revue n° 68 Poètes de service

Poètes de service

Daniil Iftime

Daniil Iftime (né en 2005 à Bucarest) est un poète roumain. Il a publié essais, critiques littéraires et poèmes dans les plus prestigieuses revues littéraires de la Roumanie : Observator cultural, Dilema, Familia, Vatra, Tomis, Steaua etc. Il est maintenant étudiant dans la troisième année d’une double licence philosophie-lettres modernes à la Panthéon-Sorbonne et à la Sorbonne Nouvelle. Il a fait des lectures publiques à l’Institut Blecher (invité par Claudiu Komartin), au Festival International de Poésie de Bucarest (invité par Radu Vancu) et à Spoken Word Session (invité par Cosmin Perta). Il a traduit également en roumain des poèmes de Jacques Roubaud, Michel Houellebecq et Michael Krüger.

 

 

 

Nous devions faire un feu

Nous devions faire un feu

Pour ceux qui nous ont abandonnés.

Ils ne nous donnent aucun signe.

C’est un peuple qui a une cruauté d’enfant.

Leurs ombres sont toujours réservés,

Toujours exacts et fidèles.

On ne peut jamais les regarder de la même façon.

Inutile de s’obnubiler sur leurs corps affamés.

Allons-y,

Car il n’y a plus rien à voir.

Ils sont tous rentrés chez eux,

Adieu.

 

 

 

Ce sont nos témoins

Ce sont nos témoins

Ce sont les témoins qui, du seuil de la vie, nous regardent vivre.

Ce sont les témoins qui, cachés dans la morgue,

nous regardent comment nous nous émerveillons,

comment nous souffrons,

comment nous mourons.

 

 

 

Il y a beaucoup de livres qui chassent le discours des malheureux

Je lis une biographie sur Baudelaire,

à propos de ses paradis artificiels.

Comment il décrit avec précision la fabrication du haschisch,

de l’Inde, de la Chine, de l’Arabie.

Il raconte comment certains paysans russes deviennent soudain somnambules.

(Ils peuvent voir leurs chiots de près,

Les champs,

les arbres

prêts à pousser).

Plus rien ne leur fait peur

Je pense que

Dans la bibliothèque municipale,

Il y a plein de livres

Qui chassent le discours des malheureux.

 

 

 

C’est cela que nous attend

L’ère des néons

Et des continents vieillissants

Détruisent les prolétaires.

La nécessité d’un grand changement

te gêne.

Les rues tortueuses brisent ta sainteté.

Nous serons bien trop heureux de remarquer

Les pauvres âmes.

C’est cela que nous attend.

Prends tes affaires

et allons-y.

 

 

 

Ils ne peuvent pas être matures

Je suis désolé de les voir souffrir.

Je les sens.

Je peux sentir leur sueur froide,

ruisselant sur leurs fronts épais.

Ils sont à moi.

Fidèles, je ne peux pas le dire.

Ils ne peuvent pas être adultes.

Je me demande à quelle vitesse ils ont grandi.

Méfiez-vous de leurs sentiments inébranlables

ou de leur patience artificielle.

Une sorte de tempête sociale les a amenés ici,

sur des

piles solitaires de sable et de rouille,

corolles repliées sur elles-mêmes,

là où se trouvaient autrefois des usines et des problèmes.

 

 

 

Quelque chose qui surgit des profondeurs du sentiment

Je ravale ma culpabilité

et me tais d’un air absent.

Le purgatoire est notre prison,

Mais n’ayons pas peur.

La hauteur du soleil

est un art de la description idéale.

Quelque chose qui surgit des profondeurs du sentiment.

Ne parlons pas en vain

car nous n’avons rien à perdre.