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blanche

La revue n° 68 Rayonnage

Rayonnage

Rémi Letourneur,
L’odeur du graillon - Édition Cheyne

S’il existe des textes qui ont l’apparence d’un crochet du droit administré à la base du menton, alors L’odeur du graillon est de ce bois-là. Dès le titre, le ton est donné : tuer la poésie consensuelle dans l’œuf, proposer quelque chose de différent. Le graillon ou cette boue qu’on transformerait en or pour reprendre une image baudelairienne. Mais l’auteur serait sans doute en désaccord : le graillon n’a rien à voir avec la boue.

Moi qui me plais au jeu des comparaisons, je sèche : L’odeur du graillon ne ressemble à rien de ce que j’ai pu déjà lire. On évoquerait bien L.-F Céline pour l’oral populaire intégré dans la littérature mais ce n’est pas exactement cela. Ou les poètes révoltés que pouvaient être A. Rimbaud (cité en préface), P. Reverdy ou Lautréamont. Mais là encore, le compte n’y est pas. Il faut sans doute se tourner vers la musique pour trouver quelque chose d’approchant : le ton du récit rappelle la morgue d’un Eminem par exemple. Bob Dylan aussi.

Continuons : L’odeur du graillon raconte l’existence du narrateur entouré de « l’équipe », un groupe d’adolescents entrés dans un monde d’adultes dont ils refuseraient l’habit. « L’équipe », c’est surtout l’idée de la force collective, c’est montrer que l’inertie de la masse populaire n’est pas une fatalité. Il y quelque chose du « prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Et cela est sans doute une partie du message en creux.

Pas étonnant donc qu’il soit question de bitume, d’une société dont on découvre les rouages rouillés prêts à céder les uns après les autres. Et si jamais un rouage tient, comptez sur le narrateur pour le déloger de son emplacement.

Pourtant, il ne s’agit pas seulement d’un texte vindicatif, ce serait oublier la tendresse qui se dégage de ce texte : le narrateur vit dans une marge qu’il ne veut pas quitter. Là se trouve l’essentiel, là se trouve l’or. Et la poésie.

 

L’extrait :

limpide j’étais

sans béquille dos bien droit les cheveux sur le nez

avalé plein de bornes

je jure

mes semelles aussi ont besoin de graille

j’ai ratissé

aux déserts de la ville

les rues qui ne portent pas de façade

cramponné mes doigts sur des rampes de poussière

nagé dans l’air des zones industrielles

où rien ne se touche avec la peau

où tout flotte

dans les marais d’aluminium

avalé tonnes de bornes j’ai fait

remonté en rappel le fil jaune des routes départementales

piétiné les quartiers

qui se couchent le jour

et tirent leurs stores à la bougie du soir

fait aussi

pénétré la matière et son silence de pschit

tout ça j’ai fait

j’aimais

le mouvement de mes bras contre les rebords effacés du monde

limpide j’étais

je tenais ma solitude par la taille