Le dépôt
662 - ZOOM JOIE
SÉLECTION DE TEXTES
LA JOIE
L’Héroïsme de la Joie (extrait de Propos sur le bonheur d'Alain)
La joie est une force, et une vertu d’ordre. Il n'y a rien de plus beau qu'un homme qui décide d'être joyeux. On croit que la joie est un effet ; elle est une cause. C’est une erreur de croire que l’on attend la joie pour sourire ; c’est parce que l’on sourit que la joie vient. La joie est une volonté de ne pas se laisser abattre par les petites misères du jour. Elle est l’affirmation de la vie contre la tristesse, qui est toujours une paresse. Être joyeux, c’est un acte de courage, c’est une politesse envers les autres et envers soi-même. Il faut cultiver la joie comme on cultive un jardin, avec patience et fermeté, sans jamais céder au vertige de la plainte. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1103239/f45.item
La Joie Dynamique (extrait de L’Air et les Songes de Gaston Bachelard)
La joie est une puissance d'ascension. Elle est liée à l'imagination aérienne, à ce désir de s'élever au-dessus de la pesanteur terrestre. Quand l'être est en joie, il se sent léger, il a l'impression que ses membres sont mus par une force invisible et ailée. La joie ne se contente pas de constater la vie, elle la dynamise, elle lui donne une verticalité nouvelle. C’est une ivresse de l’espace, une conquête de la clarté sur l’ombre. La véritable joie est celle qui nous permet de rêver plus haut que nous-mêmes, de transformer le monde par la seule force de notre enthousiasme créateur. Elle est le souffle qui anime la matière et la rend vibrante de lumière. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k33246395/f89.item
La Joie Tragique (extrait de Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche)
Toute joie veut l'éternité, elle veut la profonde, la profonde éternité ! Elle ne veut pas seulement la durée, elle veut le retour éternel de toutes choses. La joie est plus profonde encore que la douleur. La douleur dit : péris ! Mais toute joie veut l'éternité. Elle est un grand Oui jeté à la face de l'existence, jusque dans ce qu'elle a de plus terrible et de plus problématique. Être joyeux au milieu du danger, rire de ses propres tragédies, voilà la marque des esprits supérieurs. La joie est la victoire sur l'esprit de pesanteur, elle est la danse de celui qui a brisé ses chaînes et qui ne craint plus de se perdre dans l'abîme, car il sait que l'abîme lui-même est une source de vie. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5446487r/f112.item
La Joie devant la Mort (extrait de L’Orestie de Georges Bataille)
La joie est le point culminant de l'érotisme et de la mort. Elle naît de la destruction des limites, de l'effondrement de l'être dans l'excès. C'est une joie déchirante, une joie de supplicié qui rit sur le bûcher. Elle n'a rien à voir avec le confort ou le plaisir ; elle est une dépense pure, un gaspillage de soi dans l'instant sacré. La véritable joie est celle qui nous fait face à l'impossible, celle qui surgit quand tout est perdu. Elle est un cri de souveraineté lancé au milieu du néant. Dans cet éclair de conscience, la vie se reconnaît comme une consumation inutile et magnifique, une fête sanglante où l'on se perd avec délice pour atteindre l'absolu. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3347585p/f156.item
Matinée d’Ivresse (extrait de Illuminations d’Arthur Rimbaud)
Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, — ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, — cela finit par un débandement de parfums. Cela commença par toute la puérilité, cela finit par des jets de flamme et de glace. La joie ici est une alchimie, une dérèglement de tous les sens pour atteindre l’inouï. C’est le temps des assassins, le temps où l’on brise les vitres de la raison pour laisser entrer le soleil des enfers. On est ivre de soi, ivre de l’univers, dans une extase qui ne connaît plus de nom. La joie est ce tison ardent qui nous brûle et nous sauve, une promesse de vie nouvelle dans le chaos d’une matinée où tout est possible, où tout est déjà accompli dans l’éclair de la vision. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202181t/f198.item
PRÉSENTATION
La joie explorée par ces auteurs s'éloigne radicalement du sentimentalisme pour devenir une éthique ou une métaphysique. Pour Alain elle est une volonté et un rempart contre la plainte tandis que pour Bachelard elle est le moteur de l'imagination aérienne et du dépassement de soi. Chez Nietzsche elle prend une dimension cosmique avec le concept de joie tragique affirmant la vie malgré la douleur. Bataille et Rimbaud la poussent jusqu'à ses limites extrêmes la liant à la rupture à l'excès et à l'illumination brutale. Dans tous ces textes la joie est une volonté de résistance : une souveraineté conquise sur le vide et la pesanteur.
BIBLIOGRAPHIE
Alain, Propos sur le bonheur, 1928.
Gaston Bachelard, L’Air et les Songes, 1943.
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883-1885.
Georges Bataille, L’Expérience intérieure, 1943.
Arthur Rimbaud, Illuminations, 1886.