Le dépôt
Radio La Page blanche
Radio La Page blanche propose chaque mois un une interview ou un podcast autour d'un auteur de Lpb. Une réalisation hybride de crypto-poète : dans les podcasts, des voix artificielles parlent de sensibilités humaines, tandis que l'entretien écrit donne une dimension orale bien réelle.
Discussions, analyses, extraits, une plongée dans l'univers d'un poète de La Page blanche.
10 juin 2026 : Alain Rivière
Alain Rivière publie ce mois-ci dans La Page grise (Lpb 68) sa pièce de théâtre Clarisse et Hubertus ; l'occasion d'échanger autour de son parcours et la place de la poésie dans le théâtre.
Il est inhabituel de trouver une pièce de théâtre dans une revue de poésie ; de ton point de vue, quels liens existe-t-il entre ces deux activités ?
Il y a un lien, c'est certain, et pourtant il faut se méfier. Le texte théâtral est, à mon avis, plus radical, plus immédiat. Il implique le corps, la présence, le jeu d'un individu. Même dans le théâtre de Novarina, il y a des personnages. La poésie est d'apparance plus libre, moins accrochée à une prise de parole, mais elle peut avoir aussi une dimension scènique. Et puis, il faut se rappeler l'importance de Richard II de Shakespeare avec le passage d'un monde de dialogues vers des monologues qui sont en fait des poèmes. Ce passage est d'autant plus remarquable qu'il est l'expression directe de la destinée de Richard: plus ce roi connait l'échec et l'abandon, plus il devient poéte, ses paroles sont de grandes envolées de poésie. Autrefois, le texte théâtral en vers, en particulier en alexandrins, obligeait, si je puis dire, les auteurs à travailler une tension poétique. Mais, on la trouve bien entendu plus tard, dans d'autres écritures, comme chez Ionesco, Beckett et même chez Jarry qui est avec Ubu un grand poéte.
Clarisse et Hubertus rappellent Vladimir et Estragon chez Beckett. Est-ce une référence que tu avais en tête ? En avais-tu d'autres ?
Non, je n'avais pas cette référence. Face à un texte théâtral contemporain de plus en plus submergé par l'image et les effets, j'ai essayé de revenir à la scène vide avec seulement deux êtres qui parlent. Le cadre de la pièce, à savoir que tous les habitants humains de la planète, absolument tous, ont quitté la terre, sauf deux acteurs, Clarisse et Hubertus, qui se retrouvent sans rien dans un théâtre abandonné, est aussi une réaction à cette abondance d'effets. J'avais peut-être en mémoire le théâtre de Peter Brook.
Au milieu de la pièce, il est question d'Hamlet, figure théâtrale souvent convoquée par les poètes, comme chez Boris Pasternak par exemple. Comment t'est venue cette apparition ?
Il y a toute une histoire de notre rapport à Hamlet depuis la création de la pièce de Shakespeare. On pourrait écrire des volumes. Hamlet a longtemps été placé très haut comme destinée possible. Les romantiques le chérissaient. On enviait son histoire, on voulait être Hamlet. Et puis avec les temps modernes, une attirude contraire est apparue. On l'a beaucoup analysé, le plus souvent pour le diminuer, le déprécier, voire même l'accuser, il serait le responsable de toute la tragédie. Pour ma part, je pense que Hamlet symbolise le théâtre, il est le théâtre avec cette question d'être ou de ne pas être dont on se moque trop facilement aujourd'hui. Dans ma pièce il apparait, sans doute comme un fantôme, pour jouer avec Clarisse et Hubertus. Il les provoque. C'est aussi un hommage.
La pièce se place dans un monde en ruine. Qu'apportent la poésie et le théâtre pour appréhender la question de l'effondrement ?
Je ne sais pas au juste. Je me demande si tous les discours négatifs que nous entendons du matin au soir ne sont pas en fait un grand mensonge. Je me demande si tous nous ne mentons pas alors que nous vivons au contraire une grande jouissance. Nous n'arrêtons pas de jouir. Et nous voulons jouir encore et encore. Donc, je ne crois pas à l'effondrement. Clarisse et Hubertus est un jeu pour ne pas donner trop d'importance à cette image de l'effondrement. Les deux personnages sont seuls mais à la fin ils dansent et ils chantent, ils n'ont pas envie de s'attarder sur les ruines.
Peux-tu partager une strophes d'un poème qui t'a particulièrement touché dernièrement ?
Surgi de la croupe et du bond
D'une verrerie éphémère
Sans fleurir la veillée amère
Le col ignoré s'interrompt.
C'est la première strophe d'un sonnet de Mallarmé. A la fois d'une délicatesse et d'une portée qui ne cessent de m'étonner.
***
Pour finir, un court texte critique de Clarisse et Hubertus par Philippe Sergent.
Un homme et une femme sont assis chacun sur une chaise dans l'obscurité. L'homme tente plusieurs fois de bouger, et chaque fois la femme lui dit de n'en rien faire. Dès la première scène de la pièce d'Alain Rivière, le ton est donné. Il s'agit d'un dialogue sur les rapports de domination et d'amour entre deux êtres. Les deux personnages vivent depuis longtemps ensemble, ils s'aiment encore. Ils se souviennent du passé, ils s'interpellent sur le présent. Chaque scène est à la fois un éclat et une déclaration d'amour. Qui domine l'autre ? Qui a peur de l'autre ? Qui rassure l'autre ? Le texte ne cesse de revenir sur ces questions. Pourtant, les échanges ne sont en rien des scènes de la vie conjugale. On n'assiste pas au grand déballage d'un couple. Il n'y a pas ici de règlement de compte. L'enjeu, si on peut dire, se situe à un autre niveau, plus secret et plus poétique. Et puis, on est confronté à un théâtre dans le théâtre parce que Clarisse et Hubertus sont des acteurs. Ils ne savent pas très bien s'ils sont en train de jouer une pièce ou s'ils sont en train de parler de leur vie privée. Il y a du Pirandello dans le théâtre de Rivière. On est pris au jeu entre des moments où les répliquent fusent comme des flèches et d'autres qui sont des monologues plus lents, presque des poèmes. Peu à peu, par une construction étrange, les deux personnages nous renvoient à nous-mêmes, à nos attentes, à nos sentiments. Le théâtre de Rivière se veut celui de la fin du monde. Clarisse et Hubertus sont les derniers habitants sur la terre, les derniers acteurs. Ils jouent dans un théâtre abandonné. Cet état des lieux donne encore plus de force à leurs échanges. Ils sont comme un ultime message. Pour autant, Rivière évite avec humour d'aller vers la tragédie. À la fin, les deux acteurs danseront et s'aimeront encore. Là réside aussi la qualité de ce texte qui nous surprend par son propos et sa poésie.
Philippe Sergent – Avril 2026
23 Janvier 2026 : Patrick Modolo
Des parois de la grotte à celles du téléphone, l'étendue de l'univers poétique de Patrick Modolo
25 décembre 2025 : naissance d'un poète nommé PoMoDoRo
Pour fêter Noël, découvrons cet étrange poète de La Page Blanche, PoMoDoRo.
