La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S - Index I

82 - Pierre Lamarque

d'un samedi à l'autre

PROFONDEUR DES DIFFÉRENCES DANS LE POITOU

 

dans le poitou  des goûts        les champs ne sont plus d'accord

avec les nuages

les haies discutaient à voix basse        depuis plusieurs siècles

les chemins prendront désormais la mauvaise direction

simplement pour vérifier si le paysage les reconnaît

les pierres n'ont pas toutes la même capacité de mémoire

certaines se souviennent de la mer toujours la mer

d'autres du sabot des chevaux au galop

les arbres se ressemblent beaucoup mais le vent connaît leurs noms

une rivière ne doit jamais contrarier une autre rivière

non jamais       elle la contourne       c'est la plus vieille des politesses de l'eau

les villages gardent entre eux des distances réglementaires que les cartes

ne savent pas mesurer

il existe dans le poitou des différences si profondes qu'elles deviennent des ressemblances

souterraines

les taupes le savent          les racines également     personne ne les entend

négocier         pourtant        chaque printemps       les fleurs parviennent

à se mettre d'accord         sans réunion en visio        sans discours 

sans frontière dans le poitou

la profondeur des différences dans le poitou n'est peut-être rien d'autre

qu'une profondeur qui a pris le temps

 

 

POÈME EN UN CLAQUEMENT DE DOIGTS

je vous laisse cinq minutes pour fignoler

 

le premier mot arrivera avant moi           je lui demanderai

d'attendre un peu       il aura refusé     les autres profitant de l’occasion

pour entrer       sans frapper

en moins d'un claquement de doigts        la page est déjà plus ancienne

que le papier          je cherche une gomme          elle effacera

tout ce qui n'était pas encore écrit          je cherche un silence                            

   il fera encore beaucoup trop de bruit

quelqu'un me cria    prenez votre temps           je regardai

ma montre        elle avait disparu      dans une virgule

je vous laisse      cinq minutes      pour fignoler les points de suspension

mais attention       si vous touchez      au premier mot       les suivants

risquent         de ne plus se reconnaître

car un poème      est        une catastrophe chaotique         qui réussit

à se retrouver          dans un certain ordre        pour faire croire      qu'il est prêt 





BONHEURS ET MALHEURS DU JOUR ET DE LA NUIT

 

le jour se lèvera avec des poches plein les yeux      la nuit ayant oublié les siennes

dans un tiroir          les oiseaux apprendront les bonnes nouvelles avant de savoir

les chanter        les chauves-souris préféreront les mauvaises         elles les liront

à l'envers pour leur donner meilleur goût

le soleil travaillera beaucoup mais l'ombre faisant des heures supplémentaires les arbres changeront plusieurs fois d'avis            leurs feuilles applaudissant comme toujours le vent sans connaître le sujet de la réunion

les bonheurs du jour s'étendent volontiers sur des nappes de pique-niques

les malheurs de la nuit attendent discrètement sous les bancs publics

quelqu'un qui les a oubliés

la nuit ramasse tout cela        rires décousus          rêves tombés des lits        questions qui n'ont trouvé personne

elle les range dans ses immenses poches à chignons noirs afin que le matin

les retrouve légèrement froissés mais utilisables car le jour et la nuit ne sont pas ennemis ils exercent le même métier à des heures différentes et lorsque l'un

se croit malheureux l'autre commence déjà à fabriquer son propre bonheur avec quelque scintillement d’étoile et quelque rayon de soleil et beaucoup de temps qui changent

 

 

 

SINCÈREMENT DÉCHIRANT

 


deux ou trois choses    qui tiennent debout    une tasse     une fenêtre     le bruit

d'une chaise        je continue à mettre une assiette de trop

les maisons ont la mémoire plus longue que leurs habitants         elles attendent elles aussi       un pas       une clé       une voix


je ne pleure plus comme avant          les larmes ont fini par apprendre

à couler à l'intérieur à travers un cœur sans bruit

ce sont les autres qui me demandent        comment allez-vous      et je réponds  bien            avec une précision blessante

un jour      je retrouverai peut-être votre drôle de façon de prononcer mon prénom dans la bouche d'un inconnu ou dans le silence d'une vieille photographie

je comprends que l'amour ne disparaîtra pas          il paraît qu’il change de manière de manquer       et que ce serait cela        sincèrement        le plus déchirant







NOTULE DE JOE PASTRY – SUR LES FAMILLES DE MOTS JOYEUX

 

joe pastry prétend que les mots vivent beaucoup moins dans les dictionnaires que chez leurs cousins romans       et recueils de poèmes           un mot isolé dépérit rapidement    il perd ses voyelles ses habitudes son accent de naissance       tandis qu'un mot bien entouré se reproduit allègrement dans les conversations         en donnant naissance à des neveux syllabiques et à des petits-enfants consonantiques

les familles de mots joyeux ne connaissent pas l'état civil          elles préfèrent la ressemblance des sourires             aux certificats d'étymologie         elles adoptent sans formalité des étrangers sonores         accueillent des voyelles orphelines  recueillent des consonnes vagabondes        organisent des cousinades alphabétiques où chacun apporte un bout de gras à partager

joie joyeux jouir jouer jouvence jouet jouvenceau     ajouta joe pastry en remuant la pâte à mots grammaticale        voilà une famille qui ne cesse de lever                        les linguistes disent parfois qu'elle descend de plusieurs ancêtres        ah mais joe pastry répond illico qu'une famille heureuse remonte l’escalier phonétique ensemble la main dans la main

certaines familles de mots joyeux deviennent nombreuses          au point d'oublier leur grand-motétère   et leur grand-patétère        elles parlent toutes en même temps inventent des suffixes de circonstance       fabriquent des préfixes de voisinage mettent des chaussettes aux apostrophes        coiffent les accents d'un bonnet à pompon           et leurs dictionnaires éternuent de poussière lexicale en essayant vainement de remettre tout ce petit monde dans le bon ordre alphabêtifiant de l’octave supérieure

joe pastry aime particulièrement les familles recomposées du langage        celles où braise épouse brise         où sourire fréquente soupire       où bonheur adopte bonne heure       sans vérifier papiers parenté      les philologues froncent parfois sourcils      mais oreilles applaudissent discrètement          derrière tympans

les mots joyeux ne travaillent jamais seuls         ils s'embauchent mutuellement       l'un devient patron d'une métaphore heureuse         l'autre stagiaire d'une chanson douce     un troisième ouvre une boulangerie de comparaisons croustillantes où l'on vend des pains de langage encore tièdes sortis du four vocal à la queue leu leu

vivacement        joe pastry soutient qu'un poème n'est rien d'autre qu'une réunion de famille réussie ou ratée      très très souvent ratée            les mots s'y reconnaissent avant même d’aller se plaindre au bureau des plaintes      qui jouxte le bureau de tabac     sur la placette du quartier de bœuf          ils rient de leurs dansantes ressemblances     et dansent dansent dansent        autour d'une racine commune de chez commune         ou parfaitement imaginaire        se racontent des histoires de syllabes juteuses les unes et les autres       et repartent chacun chacune  chaque poète au bras de chaque poétesse de mes fesses  étant femme mûre je suis la femme qui s’étale   je suis la poétesse de mes fesses   avec un peu plus de musique dans les oreilles qu'en arrivant

les familles de mots joyeux n'ont qu'un seul ennemi véritable          le mot qui se croit fils unique          celui qui refuse sa famille        ses cousins       ses voisinages      ses glissements       ses malentendus       ses fertilidudes         il finit généralement par devenir un terme administratif extrêmement sérieux dont personne ne se souvient après la fermeture des bureaux aux boutonneux robinets 

nota beuneuh la présente notule établit fermement et provisoirement que les familles de mots joyeux constituent une forme de biodiversité grammaticale indispensable à la bonne santé respiratoire de la transprose        il est recommandé de laisser les mots jouer entre eux         sans surveillance excessive        les plus belles découvertes lexicales         ayant presque toujours lieu pendant que les académies regardent ailleurs   une académie étant une pièce     familiale      familieuse    familigieuse      du système pâtissolinguistique en perpétuelle réjouissance du ventre




NOTULE DE JOE PASTRY –  SUR UN INCENDIE DU TONNERRE DE BREST


joe pastry n'a jamais rencontré un incendie du tonnerre de brest qui acceptât de remplir les formulaires administratifs          un incendie pareil refuse les cases        les cadres        les clôtures       les pare-feux conceptuels       il préfère passer par-dessus les définitions comme une étincelle saute d'une brindille à l'autre sans demander la permission au dictionnaire des combustions

l'incendie du tonnerre de brest ne brûle pas         il consume la prétention des choses à demeurer immobiles          il persuade les poutres de devenir lumière provisoire         il convainc les tuiles qu'elles furent longtemps des montagnes avant de passer à travers le plafond          il rend leur liberté calorifique aux vieilles armoires qui s'imaginaient éternelles

joe pastry soupçonne le feu d'avoir inventé le verbe       flamboyer       simplement pour que les hommes cessent un instant de parler sollipsismement d'eux-mêmes        lorsqu'une flamme danse        les bavardages des pompiers font reculer les horloges          hésitant à compter les secondes tant la chaleur les occupe à faire fondre intérieurement leur ponctualité névrotique

un incendie du tonnerre de brest possède un sens aigu de la contradiction thermique          il éclaire tout en aveuglant        il révèle en détruisant        il simplifie en compliquant        il réduit en cendres les meubles vintage         mais agrandit soudain l'espace entre les idées de la mode mobilière          voilà pourquoi joe pastry prétend qu'il existe des braises architectes et des flammes décoratrices

les pompiers arrivent alors avec leurs grandes échelles de phrases liquides      leurs virgules en caoutchouc          leurs parenthèses à haute pression       ils conjuguent le verbe mouiller à tous les temps du présent urgent          le feu répond dans un dialecte crépitatoire       que seuls les peupliers comprennent parfaitement            cette conversation dure parfois plusieurs heures        aucun philologue n'en possède encore la grammaire fumigène entière

joe pastry distingue soigneusement la fumée de la renommée      la première monte naturellement         la seconde cherche les escaliers de tapis rouges et les estrades fleuries       toutes deux finissent pourtant par disparaître dans le plafond des illusions atmosphériques             il recommande donc de respirer davantage les questions que les réponses      les premières noircissent moins les poumons 

il y a des incendies qui dévorent les granges        d'autres les bibliothèques       d'autres encore les colères assassines soigneusement empilées comme du bois sec derrière les coteaux        joe pastry préfère de beaucoup ceux qui pyromanisent les certitudes vernies         on retrouve souvent après son passage quelques herbes légèrement roussies et l’odeur d’un mégot         cependant plus respirables

l'incendie du tonnerre de brest adore les mots inflammables       enthousiasme  embrasement       braise        brasier       bras dessus bras dessous     brasilia   bratislava       bientôt le langage tout entier commence à crépiter       les syllabes prennent des couleurs orangées        les consonnes deviennent charbonnières          les voyelles soufflent sur les voyelles jusqu'à produire des incendelles        petites étincelles alphabétiques dont les dictionnaires ont extrêmement peur de la contagion

joe pastry affirme enfin que les cendres ne sont pas des restes       elles sont des brouillons très avancés de la poussière        laquelle travaille depuis plusieurs milliards d'années à la réduction discrète de l'univers        chaque grain connaissant un secret que les montagnes ont totalement oublié depuis leur adolescence minérale

nota beuneuh     la présente notule constate avec une sérénité esssentiellement combustible    que l'incendie du tonnerre de brest constitue un phénomène pyrotechnophilosophique de première nécessité imaginaire          toute ressemblance avec un feu véritable serait un regrettable malentendu calorilogique       joe pastry rappelle que les incendies concrets doivent être éteints sans délai          tandis que les incendies symboliques        peuvent continuer à brûler joyeusement dans la cheminée cérébrale de la transprose incandescente en cours de flambaffichage