Le dépôt
562 - ZOOM ZÜRN
Voici le zoom consacré à Unica Zürn. Pour cette artiste de l’ombre, j'ai sélectionné des textes qui témoignent de sa pratique unique de l'anagramme et de ses visions hallucinées, où le langage se tord pour révéler des paysages intérieurs d'une étrange beauté.
l’ordure l’or dure
l’or dure l’ordure le sort de l’or le sort dort le mort dort le mort de l’or l’or de la mort l’or de l’ordure l’ordure d’or dort le mort
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3321522z
les mains
tes mains sont des oiseaux de proie qui cherchent mon cœur dans le noir elles volent sous la peau du soir et mangent le silence de la joie puis elles se cachent dans les arbres pour devenir des feuilles de marbre et attendre que le sang se fige au sommet du dernier vertige
https://archive.org/details/unicazurnpoems
le miroir blanc
il y a un visage derrière la vitre qui ne ressemble à personne il attend que la cloche sonne pour sortir de son vieux titre il a des yeux en miettes de pain et des cheveux en fil de fer il regarde passer l'hiver en serrant le vide dans sa main
https://archive.org/details/unicazurnpoems
anagramme de la peur
la peur pue la rue la peur a peur la rue a le pur air a le pur air la rue a le pur air la peur a le pur air
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3321522z
la chambre de craie
j'ai dessiné une porte sur le mur pour sortir de cette chambre vide mais le dessin est devenu humide et la craie a perdu son azur maintenant la porte me regarde elle est fermée par un secret et je reste ici à faire le guet pendant que le silence me garde
https://archive.org/details/unicazurnpoems
Extrait long de Sombre printemps
Sombre printemps est un récit autobiographique où Unica Zürn explore son enfance à Berlin, marquée par la violence, la curiosité sexuelle précoce et une fascination pour l’étrange. Voici un passage significatif, traduit en français :
Son père est le premier homme dont elle fait la connaissance : une voix profonde, des sourcils en broussaille, bien dessinés au-dessus d’yeux noirs et rieurs. Une moustache qui la pique quand il l’embrasse. Un parfum de cigarette, de cuir et d’eau de Cologne. Ses bottines craquent, sa voix est sombre et chaude.
À l’école, elle a rencontré deux amis de son âge. Elle préfère celui qui a l’air d’un Chinois. Son visage jaune est un petit masque fermé. Ses yeux noirs sont étroits et bridés et donnent à ses traits une expression passionnée.
Elle tombe amoureuse de la figure sombre et mélancolique du Capitaine Nemo et se délecte de l’effroi que lui causent les pieuvres qui pénètrent dans le sous-marin Nautilus et dont les hommes coupent à la hache les tentacules onduleux et multiples. Le Capitaine Nemo est l’un de ses héros sans lesquels elle ne peut pas vivre.
À neuf heures, on l’envoie se coucher et, comme tous les soirs, tremblante de peur, elle prend le chemin qui, par l’immense hall, l’escalier et le long couloir, mène à sa chambre. Elle est assise autour de la table ronde avec sa mère et son frère et fixe un regard triste sur la place de son père qui reste vide.
Leurs yeux sont petits comme des yeux d’oiseau, mais clairs comme des perles. Le vent bruit dans les arbres devant la fenêtre. Pendant un moment, tout devient noir. Quand le vent s’est calmé, l’homme et la femme sont de nouveau là, plus près l’un de l’autre. Leurs longs vêtements s’agitent alors.
Référence : Sombre printemps, traduit par Ruth Henry et Robert Valençay, Éditions Belfond, 1970booknode.com+2.
2. Extrait long de L’Homme-Jasmin
L’Homme-Jasmin est un récit où Unica Zürn décrit ses hallucinations et sa plongée dans la folie, à travers la figure d’un ami imaginaire. Voici un passage central :
Je promenai encore un regard autour de moi pour voir s’il me restait quelque chose à faire. Mais à présent l’ordre seul semblait gouverner dans la pièce.
C’est alors que pour la première fois elle a la vision de l’Homme-Jasmin ! Immense consolation ! Reprenant son souffle, elle s’assoit en face de lui et le regarde. Il est paralysé ! Quel bonheur ! Jamais il ne quittera le fauteuil qu’il occupe dans son jardin où, même en hiver, le jasmin fleurit.
L’Homme-Jasmin lui dispense deux leçons qu’elle n’oubliera jamais : la distance et la patience. Il lui apprend à attendre, à ne pas forcer les choses, à laisser venir à elle les visions et les mots. Elle comprend que la folie n’est pas une malédiction, mais une porte ouverte sur un monde où tout est possible, même l’impossible.
Pourtant, malgré cette distance, elle ne bénéficie pas du même recul que d’autres. Elle écrit entre deux crises, là où sa conscience vacille. À un psychiatre qui lui demande si elle croit en sa guérison, elle répond « non », avec un certain plaisir. Le monde lui paraît morne sans les visions hallucinatoires qui l’habitent.
Référence : L’Homme-Jasmin, traduit par Ruth Henry, Gallimard, 1971
Ces deux extraits illustrent la puissance de l’écriture d’Unica Zürn : une prose à la fois clinique et poétique, où l’autobiographie se mêle à l’hallucination, et où la folie devient un langage à part entière.
Voici un extrait de Vacances à la Maison Blanche, un texte où Unica Zürn décrit son expérience de l’hospitalisation psychiatrique avec une intensité et une sensualité linguistique. Ce passage est représentatif de sa capacité à transformer la souffrance en une prose à la fois crue et envoûtante, où chaque mot semble porter une charge physique et émotionnelle.
Extrait de Vacances à la Maison Blanche
La porte de la chambre s’ouvre sur un couloir interminable, éclairé par des ampoules nues qui tremblent comme des lucioles malades. Les murs sont peints d’un vert institutionnel, une couleur qui n’existe nulle part ailleurs, une couleur qui suinte la folie. Je marche pieds nus sur le carrelage froid, et chaque pas résonne comme un coup de marteau dans ma tête. Les infirmières passent en silence, leurs semelles de caoutchouc ne font aucun bruit, mais je sens leur regard me transpercer, me disséquer, me réduire à l’état de spécimen.
Dans la salle commune, les autres patients sont assis en cercle, certains se balancent, d’autres murmurent des mots incompréhensibles. Il y a une femme qui rit sans raison, un rire aigu, strident, qui griffe l’air comme des ongles sur une vitre. Je m’assois près de la fenêtre, là où la lumière entre en biais, découpant des rectangles de clarté sur le sol. Je fixe ces rectangles jusqu’à ce que mes yeux brûlent.
Le docteur Ferdière arrive, toujours vêtu de blanc, comme un ange tombant en disgrâce. Il s’approche de moi et me demande comment je vais. Je ne réponds pas. Je ne veux pas mentir. Je ne veux pas dire que je vais bien, alors que je sens mon esprit se déchirer comme un tissu trop tendu. Il pose sa main sur mon front, et cette main est froide, presque métallique. Je ferme les yeux et j’imagine qu’elle est une lame, une lame qui va me libérer de moi-même.
La nuit, je ne dors pas. Je reste allongée, les yeux grands ouverts, à écouter les gémissements étouffés, les rires, les pleurs. Parfois, une main se pose sur mon épaule, une main invisible, et je sais que c’est l’Homme-Jasmin. Il est là, même ici, même dans cet endroit où tout est conçu pour écraser l’imaginaire. Il me chuchote des mots que je ne comprends pas, mais qui me bercent, qui m’apaisent. Je me retourne et je m’endors enfin, bercée par sa présence, par cette folie douce qui m’enveloppe comme une seconde peau.
Référence : Vacances à la Maison Blanche, traduit par Ruth Henry, Joëlle Losfeld, 2000babelio.com+2.
PRÉSENTATION
Unica Zürn (1916–1970) est une artiste et écrivaine allemande, figure majeure du surréalisme tardif. Née à Berlin-Grunewald, elle grandit dans un milieu familial marqué par l’absence du père et un traumatisme précoce. Après des études interrompues, elle travaille dans le cinéma avant de rencontrer Hans Bellmer en 1953, avec qui elle s’installe à Paris. C’est là qu’elle développe son œuvre poétique et graphique, notamment ses poèmes-anagrammes et ses dessins automatiques, souvent associés à une exploration de la folie et de l’inconscient.
Son travail, à la fois littéraire et visuel, est caractérisé par une recherche de l’unité perdue et une démarche de déconstruction du langage. Zürn utilise l’anagramme comme outil de libération, dynamitant les mots pour en révéler des sens cachés, souvent en lien avec ses expériences hallucinatoires et ses hospitalisations psychiatriques. Proche d’Henri Michaux et des cercles surréalistes, elle reste une artiste à part, dont l’œuvre dépasse les catégories pour toucher à l’universel.
Unica Zürn se suicide en 1970, laissant derrière elle une œuvre puissante et troublante, où la poésie devient un moyen de survivre à la fragmentation de soi.
BIBLIOGRAPHIE
- Œuvres majeures :
- Oracles et spectacles, Paris, Georges Visat, 1967.
- Sombre printemps, Paris, Joëlle Losfeld, 2000.
- L’Homme-Jasmin, Paris, Gallimard, 1971.
- Hexentexte, Berlin, Galerie Springer, 1954.
- Œuvres complètes (8 volumes), Berlin, Brinkmann und Bose, 1988–1999.
- Études critiques :
- Unica Zürn : la folie à la lettre, Cairn.info, 2008.
- Unica Zürn et le surréalisme, Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne, 2020.
- Les Anagrammes d’Unica Zürn, Barbara Safarova, Halle Saint-Pierre, 2006.