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572 - ZOOM NABOKOV
POÈMES
1. Poèmes russes (1914–1922) – "Le Cygne" (extrait)
На озере лебедь плывёт,
Вода его несет,
И тень его скользит вперёд,
Как чёрный корабль.
Над ним — небесный свод,
Под ним — глубина,
И в этой бездне вод
Его судьба видна.
(Un cygne glisse sur le lac,
L’eau le porte,
Et son ombre avance devant lui,
Comme un navire noir.
Au-dessus de lui — la voûte céleste,
Sous lui — le gouffre,
Et dans cet abîme d’eau
Son destin se reflète.)
Référence : Stikhi (Poèmes), 1923.
2. Poèmes russes – "L’Adieu" (extrait)
Прощай, моя родина! Навек.
Светлое небо, тени берёз,
Ивы над рекой, и церковный звон,
И голубей стайки над лугом.
Прощай навсегда! Я уезжаю,
Чтобы вернуться в сновиденье,
Где всё, что любил, — лишь тень,
Лишь отблеск далёкого сиянья.
(Adieu, ma patrie ! Pour toujours.
Ciel clair, ombres des bouleaux,
Saules au-dessus de la rivière, son des cloches,
Et vols de pigeons sur le pré.
Adieu pour toujours ! Je pars,
Pour revenir en rêve,
Où tout ce que j’ai aimé — n’est qu’ombre,
Qu’un reflet d’un lointain éclat.)
Référence : Stikhi, 1923.
3. Poèmes anglais (1940–1970) – "Lines Written in Oregon" (extrait long)
I live in a motel now,
a room with a view
of a parking lot and a neon sign
that blinks all night like a drunkard’s eye.
The rain here is not like Russian rain,
it does not whisper of birch trees and old estates,
it falls in sheets, a curtain of gray,
and the mountains are always there,
hunched like old men in the mist.
I write in English now,
a language that is not mine,
but fits like a borrowed coat,
too loose in some places,
too tight in others.
Sometimes I dream in Russian,
and the words come back,
soft and heavy as snow,
but when I wake,
they melt like ice in my hands.
I am a ghost in two languages,
a shadow between two worlds,
and the motel room is my purgatory,
where I wait for a word
that will never come.
Référence : Poems and Problems, 1970.
4. Poèmes anglais – "On Translating ‘Eugene Onegin’" (extrait)
What is translation? On a platter
A poet’s pale and trembling matter,
The phantom of a shadow’s shade,
A specter armed, a voice betrayed.
The music dies, the words remain,
But not the same, not quite the same.
The rhyme’s a ghost, the meter’s lame,
And what was fire is now but flame.
Yet something lingers in the air,
A scent, a whisper, almost there—
The ghost of Pushkin’s fleeting grace,
A shadow’s shadow on the page.
Référence : Poems and Problems, 1970.
5. Poèmes russes – "La Nuit" (extrait)
Ночь. Тишина. Лишь где-то вдалеке
Собака лает, да сова кричит.
И в этой тишине, в этой мгле,
Мне кажется, что кто-то спит.
Не спит, а дремлет, как в бреду,
И видит сны, которые не снились никому:
Озёра, где отражаются звёзды,
И лес, где пахнет мёдом и грозой.
И я, как тень, бреду в этой мгле,
Ищу слова, которые не найду,
И знаю, что заря уже близко,
Но ночь ещё не кончилась в душе.
(Nuit. Silence. Juste, au loin,
Un chien aboie, une chouette crie.
Et dans ce silence, dans cette obscurité,
Il me semble que quelqu’un dort.
Non, il ne dort pas, il somnole, comme en délire,
Et voit des rêves que personne n’a jamais rêvés :
Des lacs où se reflètent les étoiles,
Et une forêt où sentent le miel et l’orage.
Et moi, comme une ombre, j’erre dans cette obscurité,
Je cherche des mots que je ne trouverai pas,
Et je sais que l’aube est proche,
Mais la nuit n’est pas encore finie dans l’âme.)
Référence : Stikhi, 1923.
PRÉSENTATION
Vladimir Nabokov (1899–1977) est surtout connu pour ses romans (Lolita, Feu pâle), mais sa poésie, souvent méconnue, est tout aussi fascinante. Il a écrit en russe (dans sa jeunesse) et en anglais (après son exil), explorant des thèmes comme l’exil, la mémoire, la traduction, et la dualité des langues.
Caractéristiques de sa poésie
- Un lyrisme mélancolique : Ses poèmes russes, écrits entre 1914 et 1922, sont marqués par la nostalgie de la Russie perdue, des paysages de son enfance, et une sensibilité romantique (influence de Pouchkine, Tiouttchev).
- Un jeu avec le langage : Ses poèmes anglais, plus tardifs, reflètent sa maîtrise de l’anglais (sa "langue d’adoption") et son obsession pour la traduction (il a traduit Eugène Onéguine de Pouchkine). Ses vers sont souvent précis, ironiques, et métalinguistiques.
- Des images oniriques : Nabokov utilise des métaphores visuelles (miroirs, ombres, reflets) et des symboles récurrents (cygnes, nuits, trains).
- Une poésie de l’entre-deux : Il est un poète entre deux langues, entre deux mondes (la Russie et l’Occident), ce qui donne à ses textes une qualité fantomatique.
Évolution de son œuvre poétique
- Période russe (1914–1922) : Poèmes lyriques et nostalgiques, centrés sur la nature, l’amour, et la perte. Style proche du symbolisme russe.
- Période anglaise (1940–1970) : Poèmes plus réflexifs, souvent métapoétiques (sur l’acte d’écrire, de traduire). Ton plus ironique et expérimental.
BIBLIOGRAPHIE
- Œuvres poétiques majeures :
- Stikhi (Поэмы, Poèmes russes, 1923).
- Poems and Problems (Poèmes anglais, 1970).
- Collected Poems (Recueil posthume, 2012).
- Traductions et études :
- Eugene Onegin: A Novel in Verse (Traduction de Pouchkine, 1964).
- Nabokov’s Poetry: An Annotated Catalogue (Brian Boyd, 1999).
- Nabokov: The Mystery of Literary Structures (D. Barton Johnson, 1985).