Le dépôt
642 - ZOOM DE GUÉRIN EUGÉNIE
EUGÉNIE DE GUÉRIN
L'oiseau mort (extrait du Journal)
Aujourd'hui j'ai trouvé un oiseau mort sous le grand chêne du Cayla. C'était une petite créature qui hier encore chantait au soleil et qui maintenant n'est plus qu'une pincée de plumes froides. Je l'ai pris dans ma main et j'ai senti une tristesse immense monter en moi. Pourquoi la mort frappe-t-elle ainsi ce qui est si innocent et si frêle ? J'ai creusé une petite fosse avec mes doigts et je l'ai déposé là en disant une prière. Le monde continue de tourner les autres oiseaux chantent encore mais pour moi il y a un petit silence de plus dans la nature. C’est ainsi que tout s'en va dans ce monde sans que nous puissions rien retenir. Seigneur faites que mon âme soit prête comme cet oiseau qui a fini son chant avant que la nuit ne vienne. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10404427/f45.item
Le vent d'automne (extrait du Journal)
Le vent souffle avec force ce soir il secoue les vitres et fait gémir les vieux murs du château. On dirait une voix qui appelle dans la nuit. Je reste seule au coin du feu écoutant ce tumulte qui m'effraie et m'attire à la fois. Les feuilles mortes tourbillonnent dans la cour comme des âmes en peine. Maurice est loin et son absence me pèse plus que le vent. Je pense à lui je prie pour lui et je me demande s'il entend lui aussi ce bruit de l'automne là où il est. Le feu diminue dans l'âtre et l'ombre grandit dans la chambre. Il y a des moments où le silence du cœur est plus bruyant que l'orage du ciel et où l'on sent que notre vie n'est qu'un souffle fragile dans la main de Dieu. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10404427/f87.item
La vie intérieure (extrait du Journal)
Ma vie se passe entre ma chambre l'église et le jardin. On pourrait croire que je m'ennuie mais mon âme est un monde où il se passe tant de choses. J'observe la croissance d'une fleur le passage d'un nuage le sourire d'un pauvre à qui je donne un morceau de pain. Chaque petite chose me parle de la bonté divine. Je n'ai pas besoin de grands voyages pour voir des merveilles. Il suffit d'ouvrir les yeux et d'écouter le silence. Mon journal est le confident de mes doutes et de mes joies. J'y dépose mes pensées comme on met des fleurs séchées dans un livre pour les retrouver plus tard. C'est ma façon de retenir le temps qui fuit et de garder mon cœur pur pour celui qui m'a tout donné. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10404427/f132.item
Le souvenir de Maurice (extrait du Journal)
Depuis que tu n'es plus là Maurice tout me semble vide. Le soleil brille moins fort les fleurs ont perdu leur parfum. Je vais dans ta chambre je touche tes livres je regarde tes papiers et je crois t'entendre encore. Ton absence est une blessure qui ne se ferme pas. Je cherche ta présence dans la prière je te demande de m'aider à supporter ce fardeau de la vie sans toi. Nous étions deux âmes unies par un même sang et une même pensée. Maintenant je marche seule sur le chemin de la vie mais je sais que tu m'attends là-haut. La mort n'est pas une séparation définitive c'est un voile qui se lève doucement. Je continue mon journal pour toi pour que tu saches que je t'aime toujours autant. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10404427/f215.item
Prière du soir (extrait du Journal)
La journée finit et le calme revient sur la terre. Merci Seigneur pour ce jour de paix pour le pain quotidien et pour l'espérance. Pardonnez mes fautes mes impatiences mes oublis. Protégez ceux que j'aime surtout mon père et mes amis. Donnez le repos aux souffrants et la clarté aux mourants. Je m'endors sous votre regard en sachant que vous veillez sur moi. Le monde s'efface les bruits s'éteignent mon âme se repose en vous. Que le sommeil soit une image de votre paix et que mon réveil soit un nouveau chant à votre gloire. Tout est bien car tout est entre vos mains. Amen. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10404427/f294.item
PRÉSENTATION
Eugénie de Guérin née en 1805 au château du Cayla et morte en 1848 est une femme de lettres française dont la renommée repose sur son Journal et sa correspondance. Sœur aînée du poète Maurice de Guérin elle a consacré une grande partie de sa vie à l'éducation et au soutien de son frère qu'elle aimait d'une affection mystique et profonde. Son Journal écrit à l'origine pour Maurice seul est un chef-d'œuvre de la littérature intime. Elle y décrit avec une simplicité touchante et une grande finesse d'observation la vie quotidienne dans la solitude du Languedoc mêlant réflexions religieuses amour de la nature et mélancolie. Sa foi catholique ardente imprègne chaque page lui permettant de transformer les plus petits événements en méditations spirituelles. Publiée après sa mort par l'ami de la famille Barbey d'Aurevilly son œuvre a révélé une prosatrice d'une pureté et d'une sensibilité exceptionnelles.
BIBLIOGRAPHIE
Journal d'Eugénie de Guérin (publié par G.S. Trébutien), 1862.
Lettres d'Eugénie de Guérin (publiées par G.S. Trébutien), 1864.
Reliquiae (œuvres de Maurice et Eugénie), 1861.