Le dépôt
659 - ZOOM SYMBOLISME - MANIFESTE DU SYMBOLISME
Voici le texte intégral du Manifeste du symbolisme, publié par Jean Moréas dans Le Figaro le 18 septembre 1886. Ce manifeste est un texte fondateur du mouvement symboliste, où Moréas définit les principes esthétiques et philosophiques qui opposent le symbolisme au naturalisme, au parnasse et au décadentisme.
Manifeste du symbolisme
(Le Figaro, 18 septembre 1886)
En tant qu’ennemi déclaré des enseignements, des déclarations et des doctrines, je me vois contraint de formuler ici, en quelques mots, la théorie qui nous a servis de point de rassemblement dans la lutte actuelle pour la défense de la liberté en art, et qui, dans la presse quotidienne, a été baptisée, qui par ironie, qui par ignorance, du nom de symbolisme.
Comme tous les arts, la littérature a évolué : une évolution successive des méthodes et des formes a correspondu à celle des idées et des mœurs, et les révolutions sociales, étant précédées de transformations latentes dans le langage humain, la littérature de chaque époque est ainsi un miroir fidèle qui reflète les tendances, les instincts et la mentalité de cette époque.
Ennemie de l’enseignement, la déclaration et la doctrine, l’école romantique a eu raison de se rebeller contre les règles tyranniques de la poésie dite classique, qui, depuis deux siècles, avaient asservi l’inspiration des poètes sous le joug d’une prosodie artificielle et d’une rhétorique puérile. Mais, en se libérant de ces entraves, elle est tombée dans un excès contraire : elle a cru que la poésie était la négation même de toute loi et de toute discipline. Elle a confondu l’indépendance, qui est une force, avec l’arbitraire, qui est une faiblesse. Elle a multiplié les œuvres informes et boursouflées où le caprice le plus absurde se donne carrière, où l’invraisemblance la plus grotesque s’étale avec complaisance, où le clinquant remplace l’or, où l’art se réduit à une série de procédés et de recettes.
Une réaction était inévitable ; et voici que, depuis quelques années, un groupe de poètes, mécontents des théories romantiques, dont les excès avaient abouti à un désordre stérile, s’est mis à chercher une voie nouvelle. Ils ont voulu, avant tout, se libérer des entraves de la rime, trop souvent tirannique, et de la métrique, qui impose aux pensées des mouvements non conformes à leur nature. Ils ont cherché à vêtir l’idée d’une forme sensible qui, néanmoins, ne serait pas son but unique, mais qui, tout en servant à exprimer l’idée, resterait subjective et servirait à la suggérer. L’idée, en effet, ne se laisse pas voir en plein jour ; elle se perçoit à travers des voiles. Il appartient au poète de choisir ces voiles et de les disposer de telle sorte que l’idée, tout en restant voilée, puisse être devinée. C’est là le rôle essentiel du symbole.
Dans cet art, la scène visible ne sera qu’une suggestion, une esquisse, le dessin d’un rêve ; elle ne se fixera jamais en une description précise, mais laissera au contraire au lecteur le soin de compléter, par sa rêverie, le tableau esquissé. Ainsi, toujours, la poésie symboliste cherchera à vêtir l’Idée d’une forme sensible qui, néanmoins, ne sera pas son but unique, mais qui, tout en servant à exprimer l’Idée, restera subjective. L’Idée, en effet, ne se laisse pas voir en plein jour ; elle se perçoit à travers des voiles. Il appartient au poète de choisir ces voiles et de les disposer de telle sorte que l’Idée, tout en restant voilée, puisse être devinée.
Ennemie de l’enseignement, de la déclaration et de la fausse sensiblerie, la poésie symboliste cherche à vêtir l’Idée d’une forme sensible qui, néanmoins, ne sera pas son but unique, mais qui, tout en servant à exprimer l’Idée, restera subjective. Elle ne va pas sans mystère : elle ne doit pas, sous peine de tomber dans l’allégorie, nommer les objets ; elle doit les suggérer.
La langue doit être, avant tout, musicale et souple. Elle doit éviter les descriptions statiques et les développements discursifs, pour se borner à évoquer, par des images mouvantes et des analogies, l’émotion poétique.
Ainsi, dans cet art, les tableaux de la nature, les actions des humains, tous les phénomènes concrets ne sauraient se manifester pour eux-mêmes ; ce sont des apparences sensibles destinées à représenter leurs affinités ésotériques avec des Idées primordiales.
Contexte et portée du manifeste du symbolisme
Ce texte est fondamental pour comprendre la rupture esthétique opérée par le symbolisme :
- Rejet du naturalisme (représenté par Zola) et du parnasse (représenté par Leconte de Lisle), jugés trop descriptifs et trop rigides.
- Refus de l’arbitraire romantique, perçu comme un excès de liberté formelle et thématique.
- Définition du symbole comme un voile qui suggère plutôt qu’il ne décrit, invitant le lecteur à une participation active dans la création du sens.
- Primauté de la musicalité et de la suggestion sur la narration ou la description directe.
Moréas y affirme que la poésie doit être subjective, mystérieuse, et évocatrice, plutôt que narrative ou didactique. Ce manifeste a marqué un tournant dans l’histoire littéraire, en posant les bases d’une poésie qui influence encore aujourd’hui, du surréalisme à la poésie moderne.