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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

651 - ZOOM RACHILDE

RACHILDE




Le Vénus Gît (extrait de Monsieur Vénus)

Elle aimait son amant comme on aime une chose inanimée, une statue de chair que l’on peut pétrir à sa guise. Raoule de Vénérande avait inversé les rôles du destin. Elle était l’homme, le maître, la force qui brise et qui façonne. Jacques Silvert n’était plus qu’une poupée de cire, un objet de luxe dont on change les parures selon l’humeur du jour. Le désir est une volonté de puissance qui s’ignore. On ne cherche pas l’autre, on cherche son propre reflet dans le miroir d’un corps soumis. L’amour est une profanation de la nature, un artifice superbe où le sexe n’est qu’un costume de théâtre. La beauté du vice réside dans cette inversion des lois, dans ce triomphe de l’esprit sur la matière brute. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102026w/f45.item




La Jongleuse (extrait)

Eliante jonglait avec les cœurs comme avec des boules de cristal. Elle ne se donnait jamais, elle se montrait seulement. C’était une parade de tous les instants, une danse immobile devant le vide. On croit posséder la femme, et l’on ne saisit qu’une ombre parée de perles. Le plaisir est une illusion que l’on entretient pour ne pas mourir de froid. Elle aimait le danger de la ligne droite, l’équilibre précaire entre la pudeur et l’obscénité. La vie est un spectacle de foire où les plus adroits sont les plus solitaires. Jongler, c’est défier la pesanteur du monde, c’est refuser de toucher terre pour ne pas se salir les pieds dans la boue du réel. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202170f/f89.item




L'Araignée (extrait de Contes et nouvelles)

Elle tisse sa toile dans l’angle de la chambre et dans l’angle de mon cerveau. C’est une ouvrière patiente qui attend son heure. Le fil est soyeux, presque invisible, mais il est plus solide que des chaînes de fer. Les souvenirs sont les mouches qui s’y empêtrent et dont elle suce la substance. J’aime regarder ce petit monstre de géométrie. Elle est l’image de la pensée qui s’enroule sur elle-même jusqu’à l’asphyxie. On est prisonnier de sa propre trame, victime de sa propre architecture intérieure. Le silence de l’araignée est le bruit de ma propre solitude. Tout finit par être dévoré par le centre noir de la toile. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202171t/f112.item




La Tour (extrait de La Tour d'Amour)

Le phare est une dent de pierre plantée dans la gorge de la mer. On y vit loin des hommes, entre le ciel qui tonne et l’eau qui hurle. Le gardien est le prêtre de cette lumière inutile qui ne sauve personne. On finit par aimer la tempête plus que le calme, car elle nous ressemble. Le sel ronge les visages et les cœurs. Il n’y a pas d’autre issue que de monter et de descendre cet escalier sans fin. C’est la demeure de l’absolu et de la folie. On se parle tout seul pour ne pas oublier le son de la voix humaine. La solitude est une maîtresse jalouse qui finit par nous arracher les yeux pour que nous ne regardions plus que l’ombre. https://gallica.bnf. du f156.item




Le Sang (extrait de L'Heure sexuelle)

Le rouge est la seule couleur de la vérité. Il coule sous la peau comme une rivière de feu. Le sang est le prix de chaque émotion, de chaque péché. On le sent battre aux tempes quand la haine ou le désir nous emportent. C’est le mortier de notre carcasse, le liant de nos misères. J’aime voir cette pourpre jaillir, car elle prouve que nous sommes vivants. La pâleur est une lâche démission de la chair. Il faut que le sang marque son passage, qu’il tache la soie et le marbre. C’est la signature de la bête en nous, le cri muet de l’instinct qui refuse de se taire devant les lois des hommes. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2021726/f198.item




PRÉSENTATION

Rachilde pseudonyme de Marguerite Eymery née en 1860 près de Périgueux et morte en 1953 à Paris est la "Mademoiselle Baudelaire" des lettres françaises. Figure centrale du mouvement décadent et épouse d'Alfred Vallette fondateur du Mercure de France elle a bousculé les mœurs par sa vie et son œuvre. Romancière dramaturge et critique redoutée elle explore les thèmes de l'inversion sexuelle du fétichisme et de la cruauté psychologique. Son style provocateur et audacieux défie les conventions de genre et de morale faisant d'elle une pionnière de la littérature de transgression. Son salon littéraire fut le carrefour de toute l'avant-garde de la fin du siècle où elle régnait avec une intelligence tranchante et un mépris affiché pour la banalité bourgeoise.




BIBLIOGRAPHIE

Monsieur Vénus, 1884.

La Marquise de Sade, 1887.

La Tour d'Amour, 1891.

La Jongleuse, 1900.

Quand j'étais jeune, 1947.