Le dépôt
626 - ZOOM DU GUILLET
PERNETTE DU GUILLET
Épigramme XIII
C’est un grand cas que de l’heur de nous deux, Et plus grand cas, quand bien j’y pense et veille : Car, si tu es de moi-même amoureux, Et moi de toi, n’est-ce pas grand’merveille ? Veu que par là (ô chose non pareille !) Il n’est plus rien qui nous puisse séparer : Car si tu veux en moi-même mirer, Tu n’y verras que ta propre figure : Et si je veux en toi m’aller parer, Je n’y verrai que ma propre peinture. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71373z/f28.item
Chanson VII
La nuit était pour moi si obscure, Que je n’y voyais nulle clarté : Mais quand par ta douce figure Je fus de mon mal écarté, Je vis lors une telle lumière, Que ma vue en fut toute entière, Et mon cœur en fut si joyeux, Que je ne savais en quels lieux Je devais mes soupirs épandre, Sinon vers tes rayons de cieux, Qui m’ont fait la vie reprendre. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71373z/f45.item
Épigramme IV
Non que je veuille ôter la liberté, Que tout esprit doit avoir en aimant : Mais je voudrais que ta grand’ loyauté Fût vers moi seule un ferme fondement. Car si je vois ton cœur aucunement S’aller loger en une autre partie, Je sens lors mon âme être sortie De ce beau corps que tu as tant aimé : Et par ainsi ma pauvre vie est finie, Si par ton seul vouloir n'est ranimée. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71373z/f19.item
Épigramme XXXII
Si je ne puis de ta main approcher, Ni de tes yeux la vive flamme voir, Je veux au moins en mon cœur te chercher, Et là dedans te donner tout pouvoir. Car ton image y a fait son devoir De s’imprimer si bien et si avant, Que je te vois là tout aussi vivant Que si tu étais devant ma présence : Et là je parle à toi comme devant, Et tu me réponds par ton grand’ sapience. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71373z/f41.item
Dixain LXI
Quand vous voyez que je suis tant pensive, Ne pensez pas que je sois en douleur : Car mon esprit, qui en vous-même vive, Prend son repos en votre grand’ valeur. Là il oublie et crainte et malheur, Et se nourrit de votre beau visage, Qui lui promet un si heureux présage, Qu’il ne voudrait pour rien s’en départir : Car il connaît que c’est son vrai usage, De vous aimer sans jamais se repentir. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71373z/f63.item
PRÉSENTATION
Pernette du Guillet née vers 1520 à Lyon et morte prématurément de la peste en 1545 est une figure centrale de l'École lyonnaise de poésie de la Renaissance. Femme d'une vaste culture maîtrisant le latin l'italien et la musique elle fut la muse et l'élève de Maurice Scève qui l'immortalisa sous le nom de Délie. Son œuvre réunie à titre posthume par son mari sous le titre Rymes est un témoignage d'un amour platonique et intellectuel d'une grande pureté. Son style se distingue par une clarté et une simplicité qui contrastent avec l'hermétisme de Scève privilégiant la brièveté de l'épigramme et de la chanson. Elle explore les thèmes de la lumière de la connaissance de soi à travers l'autre et de la vertu transformant la passion amoureuse en une quête spirituelle et philosophique.
BIBLIOGRAPHIE
Rymes de Gentille et Vertueuse Dame D. Pernette du Guillet Lyonnoise, Jean de Tournes, 1545.
Poètes du XVIe siècle, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.