Le dépôt
652 - ZOOM MIRBEAU
OCTAVE MIRBEAU
Le Jardin (extrait de Le Jardin des Supplices)
Les fleurs ici ont des appétits de bêtes fauves. Elles se nourrissent de sang et de pourriture pour éclater en couleurs monstrueuses. C’est le jardin de la cruauté absolue où la beauté naît de l’agonie. On y cultive le supplice comme une science exacte, comme un art du raffinement suprême. La nature n’est qu’un immense abattoir paré de parfums enivrants. On s’extasie devant une corolle alors qu’à ses pieds un homme expire dans des tortures savantes. C’est l’image du monde tel qu’il est : une fête galante sur un charnier. Le bourreau est le seul jardinier honnête, car il ne cache pas sa besogne derrière des phrases de poète. Tout ce qui vit ne vit que par la mort d’un autre. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1020278/f45.item
La Chambre (extrait de Le Journal d'une femme de chambre)
J'ai vu par le trou de la serrure tout ce que l'humanité cache de plus vil. Les chambres des maîtres sont des musées de l'abjection déguisée en vertu. On y voit des fétichismes de vieillard et des cruautés de petite bourgeoise. Les domestiques sont les confesseurs muets de ces ordures. On nous traite comme des choses, mais nous sommes les seuls à savoir la vérité sous le linge fin. La richesse n'est qu'un vernis posé sur de la boue. On se lave les mains après avoir volé son prochain, mais l'âme reste noire de la crasse des siècles. La vie est une servitude sans fin où l'on finit par détester autant ceux qu'on sert que ceux qu'on aide. Le balai ne nettoie jamais le cœur des hommes. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202173k/f89.item
Le Calvaire (extrait)
La douleur est la seule compagne fidèle. Elle ne vous quitte jamais, elle habite vos os et votre pensée. On cherche le bonheur comme un aveugle cherche la lumière, mais on ne rencontre que des pierres qui vous déchirent les pieds. Le Christ sur sa croix est le symbole de notre impuissance universelle. On cloue nos rêves sur le bois de la réalité. J’ai marché dans la neige du désespoir, cherchant une main qui ne se dérobe pas. Tout n’est que mensonge et trahison. L’amour est un piège à rats où l’on se brise les dents. On finit par chérir sa propre souffrance, car c’est la seule chose qui nous appartienne vraiment. C’est le calvaire de l’existence où chaque pas est un clou de plus. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202174z/f112.item
Les Affaires (extrait de Les Affaires sont les affaires)
L’argent est le sang de la terre. Sans lui, vous n’êtes rien, pas même un homme. Il commande aux cœurs comme aux armées. On achète la conscience comme on achète une paire de bottes. Le monde est une immense boutique où tout se pèse et tout se vend. Les sentiments ne sont que des valeurs boursières qui montent ou qui descendent selon les intérêts du moment. Je n'ai pas de pitié car la pitié ne rapporte aucun dividende. Il faut écraser pour ne pas être écrasé. C’est la loi de la jungle moderne en habit noir. Le succès est la seule morale des forts. Ceux qui pleurent sont des imbéciles qui n'ont pas compris que la vie est une équation dont le résultat doit toujours être un profit. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2021759/f156.item
La Grève (extrait de Dingo)
Le peuple est une bête qui s'éveille avec une faim de loup. On l'a trop longtemps muselée avec des promesses et du pain noir. Quand elle rompt sa chaîne, tout tremble sur son passage. La grève est le cri de ceux qui n'ont plus rien à perdre. C'est la sainte colère de l'injustice trop longtemps bue. On voit alors les visages pâles des opprimés devenir rouges de fureur. On casse les machines qui nous volent notre vie. On veut enfin respirer l'air libre sans la fumée des usines. C'est une tempête nécessaire qui doit balayer la pourriture du vieux monde. Même si l'on échoue, on aura au moins prouvé que l'on n'est pas des chiens soumis. La liberté est un pain que l'on doit arracher de force. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202176n/f198.item
PRÉSENTATION
Octave Mirbeau né en 1848 à Trévières et mort en 1917 à Paris est un écrivain journaliste et critique d'art d'une violence et d'une lucidité redoutables. Anarchiste de cœur il a consacré son œuvre à dénoncer l'hypocrisie de la bourgeoisie l'exploitation sociale et la cruauté humaine. Son style nerveux incisif et souvent féroce s'exprime dans des romans majeurs qui ont marqué le passage du naturalisme au symbolisme. Grand découvreur de talents il fut le premier à défendre Van Gogh Rodin ou Maeterlinck. Son œuvre est une quête de vérité absolue hantée par le pessimisme et la fascination pour le mal. Qu'il décrive l'enfer d'un jardin de tortures ou les dessous d'une maison bourgeoise Mirbeau reste le justicier des lettres françaises armé d'une plume qui ne pardonne rien.
BIBLIOGRAPHIE
Le Calvaire, 1886.
Le Jardin des Supplices, 1899.
Le Journal d'une femme de chambre, 1900.
Les Affaires sont les affaires (théâtre), 1903.
Dingo, 1913.