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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

577 - ZOOM CHAMOISEAU

POÈMES





1. Frères migrants (extrait long)



Frères migrants,

ceux qui marchent la nuit,

ceux qui traversent les mers,

ceux qui grimpent les murs,

ceux qui dorment dans les gares,

ceux qui rêvent sous les ponts,

ceux qui pleurent dans les camps,

ceux qui meurent dans les déserts,

ceux qui disparaissent dans les vagues,

ceux qui crient dans le silence,

ceux qui espèrent dans l’ombre,

ceux qui résistent dans la lumière.


Nous sommes les frères des vents,

les frères des étoiles,

les frères des larmes,

les frères des rires,

les frères des peurs,

les frères des espoirs.


Nous sommes ceux qui partent,

ceux qui restent,

ceux qui reviennent,

ceux qui ne reviendront jamais.


Nous sommes les frères des frontières,

les frères des barbelés,

les frères des papiers perdus,

les frères des noms oubliés,

les frères des langues arrachées,

les frères des mémoires brisées.


Mais nous sommes aussi les frères de la parole,

les frères du chant,

les frères du rêve,

les frères de la lutte,

les frères de la vie.


Frères migrants,

ne vous laissez pas voler votre nom,

ne vous laissez pas voler votre histoire,

ne vous laissez pas voler votre mémoire.


Vous êtes les gardiens des lucioles,

les porteurs des étoiles,

les semeurs des graines,

les bâtisseurs des ponts.


Frères migrants,

votre marche est notre marche,

votre combat est notre combat,

votre espoir est notre espoir.


Nous sommes tous des migrants,

nous sommes tous des frères.

Référence : Frères migrants, Seuil, 2017.





2. Solibo Magnifique (extrait)



Solibo était un conteur. Un de ces hommes qui savent faire danser les mots, qui savent faire pleurer les pierres, qui savent faire rire les nuages. Il parlait avec ses mains, avec ses yeux, avec son corps tout entier. Quand il racontait une histoire, on voyait les personnages devant soi, on entendait leurs voix, on sentait leurs odeurs. Il était le maître des mots, le roi des histoires, le magicien des récits.


Un soir, alors qu’il racontait l’histoire du molosse et de l’esclave vieil homme, il s’est arrêté net. Il a regardé son auditoire, il a souri, et puis il a dit : « Mes amis, aujourd’hui, je vais vous raconter une histoire que personne ne connaît. Une histoire qui n’est pas écrite dans les livres, une histoire qui n’est pas gravée dans les pierres, une histoire qui n’est pas chantée dans les chansons. Une histoire qui est là, dans nos cœurs, dans nos mémoires, dans nos silences. »


Et il a commencé à parler. Sa voix était douce, mais forte. Elle portait loin, très loin. Elle traversait les murs, elle traversait les montagnes, elle traversait les mers. Elle arrivait jusqu’à nous, jusqu’à nos oreilles, jusqu’à nos cœurs.


Il a parlé de la nuit, de la lune, des étoiles. Il a parlé des ancêtres, des esclaves, des révoltes. Il a parlé de la liberté, de la dignité, de la beauté. Il a parlé de la douleur, de la souffrance, de la résistance. Il a parlé de l’amour, de la fraternité, de l’espoir.


Et quand il a fini, il y a eu un silence. Un silence si profond qu’on entendait battre les cœurs. Un silence si lourd qu’on sentait le poids des mots. Un silence si beau qu’on aurait voulu qu’il dure toujours.


Puis, quelqu’un a commencé à applaudir. Puis un autre. Puis un autre encore. Et bientôt, c’était toute la salle qui applaudissait, qui criait, qui pleurait, qui riait. Parce que Solibo avait fait ce que font les grands conteurs : il avait touché nos âmes, il avait éveillé nos mémoires, il avait allumé nos espoirs.

Référence : Solibo Magnifique, Gallimard, 1988.





3. Texaco (extrait long)



Texaco, c’est un quartier comme un arbre. Un arbre avec des racines profondes, un tronc solide, des branches qui s’étendent dans toutes les directions. Un arbre qui a poussé sur une terre aride, qui a résisté aux tempêtes, qui a survécu aux incendies. Un arbre qui porte des fruits amers, des fruits doux, des fruits sauvages.


Texaco, c’est l’histoire de Marie-Sophie Laborieux, une femme qui a construit sa case sur une terre qui ne lui appartenait pas, qui a élevé ses enfants dans la pauvreté, qui a lutté contre les autorités, contre les préjugés, contre l’oubli. Une femme qui a transformé un bidonville en un lieu de vie, en un lieu de mémoire, en un lieu de résistance.


Texaco, c’est l’histoire des hommes et des femmes qui ont traversé l’océan dans les cales des navires négriers, qui ont survécu à l’esclavage, qui ont résisté à la colonisation, qui ont inventé une nouvelle façon de vivre, une nouvelle façon de parler, une nouvelle façon de rêver.


Texaco, c’est l’histoire des mots qui se mélangent, des langues qui se croisent, des cultures qui se rencontrent. C’est l’histoire du créole, cette langue qui est née de la douleur, mais qui est devenue une langue de poésie, une langue de résistance, une langue de vie.


Texaco, c’est l’histoire des cases qui s’accrochent aux collines, des ruelles qui serpentent entre les maisons, des jardins qui poussent sur les toits. C’est l’histoire des rires qui résonnent dans la nuit, des chants qui montent vers les étoiles, des prières qui s’élèvent vers le ciel.


Texaco, c’est l’histoire de la beauté qui naît dans la misère, de la dignité qui grandit dans l’humiliation, de l’espoir qui germe dans le désespoir. C’est l’histoire d’un peuple qui a refusé de se laisser écraser, qui a refusé de se laisser oublier, qui a refusé de se laisser mourir.


Texaco, c’est un quartier, mais c’est aussi un symbole. Un symbole de résistance, de créativité, de fraternité. Un symbole de ce que peut faire un peuple quand il décide de se battre, quand il décide de vivre, quand il décide de rêver.

Référence : Texaco, Gallimard, 1992.





4. Une enfance créole (extrait)



Je me souviens des matins où le soleil se levait sur la mer, où les oiseaux chantaient dans les arbres, où les femmes partaient au marché avec leurs paniers pleins de fruits, de légumes, de poissons. Je me souviens des soirs où les hommes revenaient de la pêche, où ils racontaient leurs histoires, où ils chantaient leurs chansons, où ils buvaient leur rhum. Je me souviens des nuits où les étoiles brillaient comme des lucioles, où les contes se racontaient sous la véranda, où les rires résonnaient dans la cour.


Je me souviens des odeurs de la cuisine, des parfums des fleurs, des senteurs de la terre après la pluie. Je me souviens des couleurs des tissus, des motifs des robes, des dessins sur les murs. Je me souviens des sons des tambours, des mélodies des flûtes, des rythmes des danses.


Je me souviens des mots que ma mère me disait, des leçons que mon père me donnait, des histoires que ma grand-mère me racontait. Je me souviens des peurs que j’avais, des rêves que je faisais, des espoirs que je nourrissais.


Je me souviens de la langue que nous parlions, de cette langue qui mélangeait le français et le créole, qui inventait des mots, qui créait des images, qui faisait rire, qui faisait pleurer. Une langue qui était à nous, qui nous définissait, qui nous unissait.


Je me souviens de tout cela, et je sais que c’est cela qui a fait de moi ce que je suis. Une enfance créole, une enfance de couleurs, de sons, de parfums, de mots. Une enfance qui m’a appris à voir le monde, à comprendre les gens, à aimer la vie.

Référence : Une enfance créole, Gallimard, 1990–1996.




5. Biblique des derniers gestes (extrait long)



La dernière fois que j’ai vu le vieux Balthazar, il était assis sous le grand fromager, au bord de la rivière. Il regardait l’eau couler, il écoutait le vent dans les feuilles, il sentait l’odeur de la terre. Il était là, immobile, comme s’il attendait quelque chose, comme s’il savait que son temps était venu.


Il m’a raconté une histoire, une histoire qu’il avait entendue de son père, qui l’avait entendue de son grand-père, qui l’avait entendue de ceux qui étaient venus avant. Une histoire de gestes, de mots, de silences. Une histoire de ceux qui avaient résisté, de ceux qui avaient lutté, de ceux qui avaient rêvé.


Il m’a parlé des esclaves qui s’étaient révoltes, des marrons qui s’étaient enfuis, des hommes et des femmes qui avaient refusé la servitude. Il m’a parlé des chants qu’ils chantaient, des danses qu’ils dansaient, des prières qu’ils murmuraient. Il m’a parlé de la force qu’ils avaient, de la dignité qu’ils gardaient, de l’espoir qu’ils transmettaient.


Il m’a parlé des mots qu’ils avaient inventés, des langues qu’ils avaient créées, des histoires qu’ils avaient racontées. Il m’a parlé de la beauté qu’ils avaient su trouver, même dans la souffrance, même dans la nuit, même dans la mort.


Et puis, il s’est tu. Il a regardé le ciel, il a souri, et il a dit : « Tout cela, c’est notre biblique. Notre biblique des derniers gestes. Nos gestes de résistance, nos gestes de création, nos gestes d’amour. Nos gestes qui disent qui nous sommes, d’où nous venons, où nous allons. Nos gestes qui sont notre mémoire, notre histoire, notre avenir. »


Je me suis assis à côté de lui, et j’ai écouté le silence. J’ai écouté le vent, j’ai écouté l’eau, j’ai écouté les oiseaux. J’ai senti que quelque chose passait, quelque chose de grand, de profond, d’éternel.


Et j’ai compris que cette biblique, c’était la nôtre. Celle de tous ceux qui avaient lutté, de tous ceux qui avaient rêvé, de tous ceux qui avaient aimé. Celle de tous ceux qui continuaient à lutter, à rêver, à aimer.

Référence : Biblique des derniers gestes, Gallimard, 2002.




PRÉSENTATION

Patrick Chamoiseau (né en 1953 à Fort-de-France, Martinique) est un écrivain, romancier, essayiste et théoricien de la créolité. Son œuvre, à la fois poétique, politique et philosophique, explore les mémoires, les langues et les résistances des peuples antillais. Il est l’un des principaux représentants de la littérature caribéenne contemporaine, aux côtés d’Édouard Glissant et de Raphaël Confiant.


Caractéristiques de son écriture

  • Un langage hybride : Chamoiseau mélange le français et le créole, inventant une langue littéraire nouvelle, à la fois accessible et subversive. Ses textes sont traversés par des rythmes oraux, des images poétiques et une musicalité qui rappellent les contes créoles et les chants traditionnels.
  • Une poésie de la résistance : Ses œuvres célèbrent la dignité des opprimés, la créativité des exclus, et la beauté des cultures métissées. Il donne une voix à ceux que l’Histoire a souvent silenciés ou oubliés.
  • Une dimension épique : Ses romans (Texaco, Biblique des derniers gestes) sont des fresques historiques, où se mêlent mythes, réalités et rêves. Ils racontent l’histoire des Antilles, de l’esclavage à la modernité, en passant par les luttes pour la liberté et la reconstruction identitaire.
  • Une réflexion sur la mémoire : Chamoiseau interroge la transmission, l’oubli et la réinvention des récits. Pour lui, la parole et l’écriture sont des armes contre l’effacement.

Thèmes récurrents

  • L’identité créole : La créolité n’est pas une simple identité, mais une façon d’être au monde, une vigilance, une résistance.
  • La mémoire collective : Ses textes sont des hommages aux ancêtres, aux esclaves révoltes, aux marrons, aux conteurs, aux femmes fortes qui ont bâti les Antilles.
  • La langue comme territoire : Le créole n’est pas seulement une langue, mais un espace de liberté, un lieu de création, un acte de résistance.
  • La fraternité universelle : Dans Frères migrants, il élargit sa réflexion à tous les exilés, les déracinés, les opprimés du monde, faisant de la migration une métaphore de l’humanité.

BIBLIOGRAPHIE

  • Œuvres majeures :
  • Chronique des sept misères, Gallimard, 1986.
  • Solibo Magnifique, Gallimard, 1988.
  • Texaco, Gallimard, 1992 (Prix Goncourt).
  • Une enfance créole (3 tomes), Gallimard, 1990–1996.
  • Biblique des derniers gestes, Gallimard, 2002.
  • Frères migrants, Seuil, 2017.
  • Essais et manifestes :
  • Éloge de la créolité (avec Jean Bernabé et Raphaël Confiant), Gallimard, 1989.
  • Écrire en pays dominé, Gallimard, 1997.
  • L’Intraitable beauté du monde (avec Édouard Glissant), Galaade, 2009.
  • Études critiques :
  • Patrick Chamoiseau : une poésie de l’identité, de Dominique Chancé, Honoré Champion, 2010.
  • La Créolité : espace de création, de Delphine Perret, Ibis Rouge, 2001.
  • Patrick Chamoiseau et la mer des récits, collectifs, Presses Universitaires de Bordeaux, 2018.