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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

575 - ZOOM RÉGNIER

HENRI DE RÉGNIER



Le Vase


Un vase de cristal, où s’épanouit l’iris, Est posé sur la table et le soir qui se mire Dans son flanc transparent, semble un calme sourire. L’ombre au coin du jardin s’allonge sous les ifs. Un peu d’eau luit encore au creux des fleurs captives ; Le jour meurt doucement et le silence est tel Qu’on entendrait tomber une feuille d’autel. La chambre est pleine d’une odeur de fleurs tardives, Et le cristal du vase, où le couchant s’éteint, Garde un reflet de pourpre au milieu du tain. https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/henri-de-regnier




L'Alerte


Le vent souffle de mer et la vague s'écroule. C'est le soir. Les oiseaux ont fui vers les roseaux. Un grand navire passe au loin sur les eaux, Noir sur le ciel de sang que la tempête roule. L'alerte a retenti par-delà les vergers. Les hommes sont partis, les maisons sont désertes. Il reste sur le seuil des fenêtres ouvertes Le souvenir des mains et des pas étrangers. La terre semble attendre un destin de ténèbres Sous le vol saccadé des corbeaux funèbres. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1055811c/f1.item




Le Miroir


Le vieux miroir d'argent, au cadre de guirlandes, Reflète le passé dans son cristal terni. On y voit des jardins au feuillage infini Et des ombres passant sur les hautes plates-bandes. Rien ne bouge. L'instant semble être pour toujours. Le tain est étoilé comme un ciel de poussière. On croit voir s'y lever une ancienne lumière, Le fantôme des nuits et le spectre des jours. Le silence y demeure et la forme s'y fige Dans le charme mourant d'un antique prestige. https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/henri-de-regnier




La Fontaine


L'eau de la vasque pleure et son rythme s'accorde Au murmure du vent dans les grands pins là-bas. Le marbre du bassin, que le temps ne rompt pas, Garde l'empreinte verte où la mousse se torde. Une nymphe de pierre, au geste suspendu, Regarde son visage au miroir de la source. Le soleil dans le ciel a fini sa course. L'écho de la forêt semble un appel perdu. Tout n'est que rêve, ombre et fuite de l'onde Dans la paix solennelle et triste du monde. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1055811c/f1.item




Le Passé


Il ne faut point troubler le silence des morts. L'heure est comme une perle au fond de la mémoire. Tout ce qui fut la peine ou fut la vaine gloire S'apaise maintenant sur les lointains bords. Le jardin s'est fermé. La grille est verrouillée. Les roses d'autrefois ont perdu leur parfum. Le visage d'hier est un visage défunt Sous la trame du temps sournoise et souillée. Regarde seulement la lumière qui tombe Comme une fleur d'oubli sur une vieille tombe. https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/henri-de-regnier




PRÉSENTATION


Henri de Régnier né en 1864 à Honfleur et décédé en 1936 à Paris est l'un des poètes les plus représentatifs du symbolisme français avant d'évoluer vers un classicisme d'une grande élégance. Disciple de Mallarmé et beau-fils de José-Maria de Heredia il a su concilier la liberté du vers libre avec la rigueur du sonnet. Son œuvre est imprégnée d'une mélancolie aristocratique où les décors de jardins abandonnés les fontaines de marbre et les miroirs ternis servent de métaphores à l'écoulement du temps et à la fragilité de la beauté. Romancier à succès il a également dépeint avec une ironie subtile la société du XVIIIe siècle qu'il affectionnait particulièrement. Élu à l'Académie française en 1911 il incarne une certaine perfection formelle et un culte du passé qui font de lui un témoin privilégié de la transition entre la fin de siècle et la modernité.




BIBLIOGRAPHIE

Poèmes anciens et romanesques, Mercure de France, 1890.

Les Jeux rustiques et divins, Mercure de France, 1897.

La Cité des eaux, Mercure de France, 1902.

Les Médailles d'argile, Mercure de France, 1900.

La Double Maîtresse, Mercure de France, 1900.