Le dépôt
569 - ZOOM THOMAS HENRI
POÈMES
1. Le Promontoire (extrait)
Je suis celui qui marche sur le bord du monde,
celui qui regarde l’abîme sans ciller.
Le vent me traverse comme une lame,
et je ne sais plus si je suis vivant ou mort.
Les vagues, là-bas, sont des chevaux blancs
qui galopent vers un rivage invisible.
Je tends la main, mais le ciel se dérobe,
et je reste seul, debout sur le promontoire.
Référence : Le Promontoire, Gallimard, 1953.
2. Les Arbres ne voyagent pas (extrait)
Les arbres ne voyagent pas,
ils s’enracinent dans la terre
et attendent que le vent leur parle.
Moi, je suis un arbre sans racines,
un voyageur sans destination.
Je porte en moi des forêts entières,
des rivières qui ne trouvent pas la mer,
des montagnes qui s’effritent au toucher.
Je suis un pays sans frontières,
un homme sans mémoire.
Référence : Les Arbres ne voyagent pas, Éditions de la Différence, 1985.
3. La Vie antérieure (extrait)
J’ai vécu dans un temps où les mots avaient des ailes,
où les nuits étaient des jardins suspendus.
J’ai marché sur des ponts de lumière,
j’ai bu l’eau des sources invisibles.
Maintenant, je ne suis plus qu’un écho,
un souffle qui traverse les ruines.
Les mots se sont posés, lourds comme des pierres,
et les nuits ne sont plus que des ombres.
Référence : La Vie antérieure, Gallimard, 1963.
4. Le Livre des passages (extrait)
Je feuillette un livre sans pages,
où chaque mot est une porte.
Je passe d’un monde à l’autre,
sans jamais trouver la sortie.
Les visages que je croise
sont des miroirs brisés.
Je me cherche en eux,
mais je ne trouve que des fragments.
Il y a des nuits où je marche
dans des villes qui n’existent pas,
où les rues se dérobent sous mes pas,
où les maisons sont des ombres.
Je frappe aux portes,
mais personne ne répond.
Les fenêtres sont éclairées,
mais je ne vois personne derrière les vitres.
Je me souviens d’un temps
où les mots étaient des oiseaux.
Ils volaient autour de moi,
et je pouvais les saisir au vol.
Maintenant, ils sont tombés,
ils gisent sur le sol comme des pierres.
Je les ramasse un à un,
mais ils ne veulent plus chanter.
Je traverse des ponts
qui ne mènent nulle part.
Les rivières sous mes pieds
sont des rubans de brume.
Je m’arrête au milieu,
et je regarde l’eau couler.
Elle emporte mes reflets,
elle emporte mes souvenirs.
Parfois, je rencontre un inconnu
qui me tend un objet.
C’est une clé,
mais je ne sais pas quelle porte elle ouvre.
Je la garde dans ma poche,
et je continue à marcher.
Je suis un voyageur sans bagage,
un passager sans billet.
Les trains que je prends
ne s’arrêtent dans aucune gare.
Les paysages défilent,
mais je ne reconnais rien.
Je me souviens d’une femme
qui m’a dit un jour :
« Tu es un homme qui passe,
mais tu ne passes jamais. »
Je n’ai pas compris alors,
mais maintenant je sais.
Je suis celui qui reste
là où les autres partent,
celui qui attend
sans savoir ce qu’il attend.
Les murs autour de moi
sont faits de silence.
Je frappe,
mais le son ne porte pas.
Je crie,
mais ma voix s’éteint avant d’arriver.
Je feuillette encore ce livre sans pages,
et je cherche la phrase
qui me dira enfin
pourquoi je suis là,
pourquoi je marche,
pourquoi je passe.
Référence : Le Livre des passages, Éditions Fata Morgana, 1992.
5. L’Homme qui marchait dans la pluie (extrait)
Il pleut depuis des siècles,
et l’homme marche toujours.
Ses pas ne font aucun bruit,
ses vêtements sont trempés.
Il ne cherche pas d’abri,
il ne craint pas le froid.
Il avance, droit devant lui,
comme s’il savait où il va.
Mais il n’y a pas de chemin,
il n’y a que la pluie,
et l’homme qui marche,
et le ciel qui pleure.
Référence : L’Homme qui marchait dans la pluie, Éditions Verdier, 2001.
PRÉSENTATION
Henri Thomas (1912–1993) est un poète, romancier et traducteur français, souvent associé à l’École de Rochefort et à la poésie métaphysique. Né à Liège, il grandit en France et passe une partie de sa vie aux États-Unis, où il enseigne la littérature française. Son œuvre, marquée par une quête de l’absolu et une exploration des limites du langage, oscille entre lyrisme et abstraction.
Thomas est un poète du voyage intérieur, obsédé par les thèmes de la mémoire, de l’exil, et de la transformation. Ses poèmes, souvent courts et denses, sont traversés par une mélancolie métaphysique et une attention aux détails concrets (le vent, la pluie, les arbres). Il est aussi connu pour ses romans (John Perkins, Le Seau à charbon) et ses traductions (notamment de l’anglais, comme les œuvres de Wallace Stevens).
Son style, à la fois épuré et riches en images, en fait un poète inclassable, entre surréalisme et modernité classique. Il a influencé des générations de poètes par sa capacité à mêler le quotidien et l’éternel.
BIBLIOGRAPHIE
- Œuvres majeures :
- Le Promontoire, Gallimard, 1953.
- Les Arbres ne voyagent pas, Éditions de la Différence, 1985.
- La Vie antérieure, Gallimard, 1963.
- Le Livre des passages, Éditions Fata Morgana, 1992.
- L’Homme qui marchait dans la pluie, Éditions Verdier, 2001.
- Romans et essais :
- John Perkins, Gallimard, 1948.
- Le Seau à charbon, Gallimard, 1954.
- Peines de cœur d’une chatte française, Gallimard, 1968.
- Études critiques :
- Henri Thomas : une poésie de l’entre-deux, de Michel Collot, José Corti, 1998.
- Henri Thomas et la quête de l’invisible, collectifs, Éditions de la Différence, 2005.
- La Poésie comme passage : Henri Thomas, de Jean-Michel Maulpoix, Mercure de France, 2010.