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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

623 - ZOOM DESHOULIÈRES

MADAME DESHOULIÈRES




Les Moutons (extrait des Idylles)

Hélas ! petits moutons, que vous êtes heureux ! Vous paissez dans nos champs sans souci, sans alarmes ; Aussitôt que le jour éclaire ces beaux lieux, La nature pour vous n'a que de faibles charmes. Vous ne connaissez point ces regrets amoureux, Ces jalousies, ces vains darmes, Qui de nos tristes jours troublent le cours heureux. Vous ne craignez jamais que l'objet de vos vœux À des nœuds plus charmants abandonne vos charmes. Un loup est tout ce que vous craignez ; Mais nous, que de loups ne craignons-nous pas ! Les loups de votre espèce ne sont point les plus gras ; Et ce n'est pas par eux qu'on est le plus gênés. Amour, par qui nos cœurs sont toujours tourmentés, Ne nous laisse jamais goûter de pure joie. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040337c/f52.item




Réflexions morales (extrait)

Le plaisir est une ombre, et le mal est un corps. L’homme court après l’une, et l’autre le dévore. On ne voit point de fin à nos vains efforts ; L’ambition nous brûle, et l’orgueil nous ignore. Nous croyons être rois, et nous sommes esclaves ; Esclaves de nos sens, esclaves de nos lois, Nous portons en riant nos pesantes entraves, Et nous ne craignons rien tant que de faire un choix. Le temps qui détruit tout, nous détruit à son tour ; Il efface nos noms, il efface nos crimes, Et nous jette à la nuit, sans espoir de retour, Comme de vains débris dans de profonds abîmes. Apprenons donc à vivre en ne désirant rien, À voir passer le monde ainsi qu'une tempête, Car celui-là seul possède le vrai bien Qui sait porter en paix une âme toujours prête. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040337c/f84.item




Épître à Mademoiselle de la Charce (extrait)


Il est des cœurs, ma chère, où l'amour n'entre pas, Où la raison commande et règle les désirs ; Mais que ces cœurs sont froids au milieu des plaisirs, Et qu'ils goûtent peu de charmes dans leurs tristes appas ! On veut être tranquille, on veut être contente, On fuit de la passion le trouble et les douleurs, Mais on ne trouve alors, pour prix de son attente, Qu'un vide affreux dans l'âme et d'éternels malheurs. Mieux vaut aimer encore, dût-on en soupirer, Mieux vaut brûler d'un feu que l'on ne peut éteindre, Que de vivre sans rien qui puisse nous attirer, Et d'être sans passion ce que l'on doit le plus craindre. L'indifférence est pire qu'un malheureux amour ; Elle nous ôte tout ce qui fait notre vie, Et nous laisse traîner, de jour en jour, Une existence morte à toute poésie. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040337c/f126.item




La Solitude (extrait)

Vallons, sombres forêts, antres silencieux, Où le bruit du monde n'arrive jamais ; C'est dans votre repos que je trouve la paix, Loin des regards jaloux et des palais pompeux. Ici, mon âme libre et sans inquiétude, Se livre tout entière à ses propres pensées ; Elle oublie en ces lieux la dure servitude Où les lois des humains l'avaient autrefois fixée. L'écho seul me répond quand je parle de moi, L'onde me sert de glace et la terre de lit ; Je ne connais ici ni maître ni loi, Et mon esprit en paix doucement s'y nourrit. Ô sainte solitude, ô mère de la sagesse, Que tes charmes sont doux à qui sait les goûter ! Tu nous rends la raison, tu calmes la tristesse, Et tu nous apprends l'art de nous bien écouter. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040337c/f154.item



Aux Bienheureux (extrait des Réflexions)

Vous ne sentez plus rien, ô morts que j'envie ! Le repos éternel a scellé vos paupières ; Vous n'êtes plus en proie aux tourments de la vie, Aux vains désirs de l'âme, aux tristes misères. La haine et la faveur n'ont plus rien qui vous touche, Le temps ne peut plus rien sur votre sort glacé ; Le silence est pour vous sur chaque bouche, Et le monde vivant vous a déjà laissé. Nous, nous restons ici pour souffrir et pour craindre, Pour voir périr nos vœux et changer nos amis, Pour n'avoir que des maux que l'on n'ose pas plaindre, Et pour être à soi-même sans cesse ennemis. Heureux qui dort enfin sous la pierre muette, Sans rien savoir du bruit qui s'agite là-haut ; La mort est le refuge et la fin de la quête, Le port où l'on arrive après tant de défaut. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040337c/f172.item



PRÉSENTATION

Antoinette Deshoulières née en 1638 à Paris et morte en 1694 est l'une des poétesses les plus célèbres du XVIIe siècle. Surnommée la Dixième Muse par ses contemporains elle a brillé dans les salons littéraires par son esprit et sa culture. Son œuvre se caractérise par une grande diversité de genres allant de l'idylle pastorale à la réflexion philosophique. Ses poèmes souvent empreints d'une mélancolie désabusée et d'un pessimisme lucide préfigurent parfois le sentiment de la nature du siècle suivant. Bien que connue pour ses bergerades elle développe une morale de l'indifférence et du détachement proche du stoïcisme. Elle fut la première femme à recevoir le prix de poésie de l'Académie française et resta une figure d'autorité littéraire respectée malgré les revers de fortune qui marquèrent la fin de sa vie.



BIBLIOGRAPHIE

Poésies de Madame Deshoulières, veuve de Mabre-Cramoisy, 1688.

Poésies de Mademoiselle Deshoulières (sa fille), 1695.

Œuvres de Madame et de Mademoiselle Deshoulières, 1747.

Réflexions morales (posthume).