Le dépôt
654 - ZOOM ZOLA
ÉMILE ZOLA
L'Alambic (extrait de L'Assommoir)
La machine à soûler était là, avec ses cuivres luisants et sa respiration de monstre endormi. Elle distillait le poison qui tue les rêves et les corps dans les faubourgs de la misère. Gervaise regardait couler le filet d'alcool comme une source maudite. C'était le refuge des vaincus, le paradis de ceux qui n'ont plus d'espoir. Le zinc du comptoir était le seul horizon de ces vies gâchées par le travail et la faim. L'alcool rongeait les entrailles, éteignait les yeux, transformait les hommes en bêtes. On y laissait sa paie, son honneur, sa peau. La machine ne s'arrêtait jamais de produire cette lave froide qui emportait tout sur son passage. C'était l'assommoir des pauvres gens, le grand trou noir où finissaient les ambitions et les amours. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2021826/f45.item
La Mine (extrait de Germinal)
Le Voreux avalait chaque matin son contingent d'hommes et de femmes dans ses entrailles de charbon. On descendait au fond du gouffre comme on entre en enfer, avec le grisou pour menace et la sueur pour compagne. C'était un combat de chaque instant contre la roche qui veut vous écraser et l'air qui vous manque. Le charbon marquait les visages de noirceur éternelle. En bas, le silence était coupé par le bruit des pics et le souffle des chevaux aveugles. On tricotait la terre pour en extraire la chaleur des riches au prix de sa propre vie. La révolte grondait dans les galeries sombres, une colère de peuple qui meurt de faim et qui veut sa part de soleil. C'était la germination d'un monde nouveau dans la poussière et le sang des mineurs. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202183j/f89.item
Le Ventre de Paris (extrait)
Les halles étaient un océan de victuailles, un déchaînement de nourritures qui écrasait la faim des miséreux. On y voyait des pyramides de légumes, des fleuves de poissons, des montagnes de viandes qui brillaient sous la lumière des lanternes. C'était le triomphe de la manducation bourgeoise, le centre de la digestion universelle. L'odeur de la terre se mêlait au fumet des charcuteries grasses. Le peuple regardait ce luxe comestible avec des yeux de loup affamé. On se battait pour des déchets au milieu de cette abondance insultante. La ville n'était qu'un grand estomac qui réclamait sans cesse sa pâture. La réalité se réduisait à ce combat féroce entre le gras et le maigre, entre ceux qui mangent et ceux qui sont mangés. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202184x/f112.item
Le Rêve (extrait)
Elle brodait des fleurs de soie sur des linges de fête, oubliant la laideur du monde dans la perfection du point. C’était un univers de blancheur et de mystère où les anges venaient lui parler. Le rêve était son seul rempart contre la rudesse de la vie réelle. On sentait l'odeur de l'encens et le silence des cathédrales dans sa petite chambre de sainte. La foi était une lumière douce qui transfigurait la misère en miracle. Elle attendait le prince charmant qui devait l'emporter loin de sa condition de pauvresse. C'était la poésie de l'invisible au milieu de la matière lourde. La pureté de son âme brillait comme un vitrail au soleil couchant, montrant que même dans la boue du destin, on peut garder un coin de ciel bleu. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2021859/f156.item
J'Accuse (extrait de l'article)
La vérité est en marche et rien ne l'arrêtera ! Je ne veux pas être le complice d'un crime judiciaire qui déshonore la France. On a condamné un innocent pour sauver l'honneur de quelques galonnés. L'injustice est un poison qui tue la République. J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir étouffé la lumière par raison d'État. Mon acte n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter l'explosion de la justice. Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est que le cri de mon âme. Qu'on m'ose donc traduire en cour d'assises et que l'enquête ait lieu au grand jour ! La justice est la seule base solide des nations libres. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202186p/f198.item
PRÉSENTATION
Émile Zola né en 1840 à Paris et mort en 1902 est le chef de file du naturalisme et l’un des romanciers français les plus populaires au monde. À travers sa fresque monumentale des Rougon-Macquart il a entrepris de peindre l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire explorant avec une rigueur quasi scientifique l’influence de l’hérédité et du milieu. Son œuvre embrasse tous les aspects de la société de la mine à la bourse du grand magasin à la paysannerie avec une puissance descriptive et une dimension épique inégalées. Écrivain engagé il a marqué l’histoire par son combat pour la vérité lors de l’affaire Dreyfus. Son style capable de transformer la réalité brute en mythe moderne fait de lui le témoin géant d'un siècle de mutations profondes.
BIBLIOGRAPHIE
L'Assommoir, 1877.
Nana, 1880.
Germinal, 1885.
La Bête humaine, 1890.
Les Trois Villes (Lourdes, Rome, Paris), 1894-1898.