Le dépôt
633 - ZOOM CHATEAUBRIAND
FRANÇOIS-RENÉ DE CHATEAUBRIAND
L'exil (extrait de Itinéraire de Paris à Jérusalem)
Levez-vous orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! Ainsi disant je marchais à grands pas le visage enflammé le vent sifflant dans ma chevelure ne sentant ni pluie ni frimas enchanté tourmenté et comme possédé par le démon de mon cœur. On m'a souvent reproché ce vague des passions mais que faire à une âme qui déborde et que rien ne peut remplir ? Je cherchais un bien inconnu dont l'instinct me poursuivait. Était-ce ma faute si je trouvais partout des bornes si ce qui était fini n'avait pour moi aucune valeur ? Cependant j'aime ce qui m'échappe et je ne possède vraiment que ce que j'ai perdu. L'exil est ma patrie et le désert est mon palais. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040316g/f15.item
La nuit chez les sauvages (extrait de Atala)
Une heure après le coucher du soleil la lune parut au-dessus des arbres. Elle versait sur la forêt cette grande lumière blanche qui ressemble à la clarté d'une lampe dont le verre est dépoli. Tout était silence et repos si ce n'est la chute de quelques feuilles le passage d'un vent subit le cri de la chouette ou le bruit de l'eau qui se brisait contre la rive. On entendait au loin les échos de la savane et les voix des déserts qui semblent monter vers le ciel pour louer le Créateur. Je m'assis au pied d'un pin pour contempler ce spectacle et je sentis mon cœur s'élever vers Dieu avec une force que je n'avais jamais éprouvée. La nature est un temple où des piliers vivants laissent parfois sortir de confuses paroles. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040316g/f42.item
Le printemps en Bretagne (extrait des Mémoires d'outre-tombe)
Le printemps en Bretagne est plus doux qu'aux environs de Paris et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent l'hirondelle le loriot le coucou l'alouette et le rossignol arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule armoricaine. La terre se couvre de marguerites de pensées de jonquilles de jacinthes de crocus d'anémones comme les espaces abandonnés qui environnent Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Croix-de-Jérusalem à Rome. Des clairières de genêts et d'ajoncs resplendissent de fleurs qu'on prendrait pour des papillons d'or. Les haies dont la terre est partout bordée sont pleines de fraisiers de framboisiers et d'aubépines. Tout rit tout est jeune tout est poésie. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63560749/f67.item
La mélancolie (extrait de René)
Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait pas. Mon âme que nulle passion n'avait encore usée cherchait un objet pour se fixer mais elle s'aperçut que le monde ne donne rien qui lui ressemble. Tout était pour moi une source de déception et de tristesse. Le soir je me retirais dans ma solitude pour y goûter le plaisir de ma propre douleur. Le bruit des feuilles d'automne la plainte du vent la chute d'une eau lointaine tout me devenait un sujet de méditation et de larmes. Je sentais que je n'appartenais pas à ce siècle et que j'étais né trop tard ou trop tôt. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040316g/f89.item
Le souvenir (extrait des Mémoires d'outre-tombe)
Le chant de la grive qui s'est fait entendre à l'instant même au haut d'un bouleau de ce parc de Montboissier m'a rappelé les bois de Combourg. J'étais alors ce que je suis aujourd'hui mais j'avais ma jeunesse et mes rêves. Je ne savais pas que le temps est un fleuve qui ne remonte jamais vers sa source. Maintenant que je vois la fin de ma carrière je me retourne pour contempler le chemin parcouru. Tout ce que j'ai aimé tout ce que j'ai admiré tout ce que j'ai combattu s'en va dans l'ombre. Je reste seul au bord du précipice écoutant le bruit des siècles qui s'écoulent sous mes pieds. La mort n'est qu'un passage mais la mémoire est un sanctuaire où l'on garde les débris de sa propre existence. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63560749/f112.item
PRÉSENTATION
François-René de Chateaubriand né en 1768 à Saint-Malo et mort en 1848 à Paris est considéré comme le père du romantisme français. Bien qu'il soit principalement un prosateur son style est si imprégné d'images de rythme et de musique qu'il est souvent qualifié de poète en prose. Grand voyageur exilé politique et diplomate il a traversé les bouleversements de la Révolution et de l'Empire en portant en lui "le vague des passions" et une mélancolie profonde. Son œuvre explore le sentiment de la nature la solitude de l'individu face à l'histoire et la quête du sacré. Avec René il a créé l'archétype du héros romantique tourmenté par l'ennui et le désir d'infini. Ses Mémoires d'outre-tombe restent son chef-d'œuvre testamentaire où il dialogue avec la mort et la postérité.
BIBLIOGRAPHIE
Essai sur les révolutions, J. Deboffe, 1797.
Atala, Migneret, 1801.
Génie du christianisme, Migneret, 1802.
René, Migneret, 1802.
Les Martyrs, Le Normant, 1809.
Itinéraire de Paris à Jérusalem, Le Normant, 1811.
Mémoires d'outre-tombe, Penaud frères, 1848-1850.