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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

620 - ZOOM DELAVIGNE

CASIMIR DELAVIGNE




L’Inondation (extrait de Messéniennes)

La rivière a monté ; l’eau, d’un pas de géante, A franchi les sommets de la digue impuissante, Et l’homme épouvanté, du haut de ses remparts, Sur un océan neuf promène ses regards. Tout est couvert : les champs, les bois et les prairies, De la moisson d’hier les plaines appauvries, Et le toit du pasteur, et les murs du château, Tout n’est plus qu’un débris qui flotte sur l’eau. On n’entend que des cris, des plaintes, des alarmes, La mère en gémissant cherche un fils dans ses larmes, Et le vieillard, assis sur un débris mouvant, Interroge le ciel et l'orage et le vent. L’eau monte encore, elle entre au seuil des demeures, Elle compte au mourant ses dernières heures, Et le flot, en passant sous les ponts en courroux, Semble rire du mal qu’il a fait parmi nous. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202241h/f45.item




Le Chien du Louvre (extrait)

Passant, inclne-toi ! ce chien garde une tombe. Il est là, le courage, il est là, le devoir ; Sur le pavé brûlant, quand la paupière tombe, Il attend le réveil qu'il ne doit plus revoir. Son maître était un brave, un enfant de la France, Tombé sous le canon pour la sainte alliance Du peuple et de la loi, dans ces jours de fureur Où Paris s'éveillait au cri du libérateur. Le maître dort ici, sous la pierre glacée, Mais l'âme du fidèle n'est pas effacée ; Il refuse le pain, il refuse la main, Pour rester le témoin du funeste destin. Et quand le soir descend sur la ville muette, On entend dans l'ombre une plainte discrète, C'est le cœur d'un animal qui donne aux humains La leçon de l'amour qui survit aux demains. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202241h/f87.item




La Varsovienne (extrait)

Il s'est levé, le peuple des braves, Le peuple de Pologne a brisé ses entraves ; Le sang des fils répond au sang des pères, Ils ont quitté les champs pour les cités fières. À l'ombre du drapeau, l'aigle blanc se déploie, Et le cœur du soldat palpite de joie ; Qu'importe le nombre, qu'importe la mort, Quand la liberté seule décide du sort ! Guerriers de Varsovie, avancez dans la gloire, Que le fer des tyrans recule à la victoire ; L'Europe vous regarde et le monde attend, Le réveil d'un pays par le fer renaissant. Tombez s'il le faut, mais tombez en apôtres, Votre nom vivra dans le souvenir des nôtres, Et la France, salut ! au peuple gémissant, Envoie un cri d'espoir à son frère mourant. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202241h/f112.item




La Mort de Jeanne d'Arc (extrait de Messéniennes)

Adieu, mon beau pays, ma verte Domrémy, Je ne verrai plus rien de ce que j'ai chéri ; Le bûcher est dressé, la flamme s'en approche, Et je n'entends au loin que le son de la cloche. J'ai sauvé mon pays, j'ai couronné mon roi, Et maintenant la mort s'avance vers moi. Mais qu'importe le feu, qu'importe le supplice, Si mon sang est le prix du dernier sacrifice. Je vois dans la fumée éclater la clarté, C'est le ciel qui s'entrouvre à ma fidélité ; Je pardonne à mes juges, je pardonne à la haine, Car la vierge de France a brisé sa chaîne. Seigneur, recevez-moi, la flamme monte et crie, Que mon dernier soupir soit pour ma patrie, Et que mon nom devienne, au milieu des combats, Le cri de ralliement de tous nos vieux soldats. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202241h/f23.item




Le Paria (extrait de l'Acte II)

Je suis né dans la fange et je meurs dans l'exil, Mon nom est une insulte et mon sang est vil ; Le monde me repousse et le ciel me délaisse, Je porte sur mon front le poids de ma bassesse. Pourtant j'ai dans le cœur des trésors de tendresse, Et mon âme aspire à la noble allégresse ; Mais la loi me condamne et le mépris des hommes Me fait un étranger sur la terre où nous sommes. Pourquoi m'avez-vous fait, ô dieux impitoyables, Si c'est pour m'écraser sous des fardeaux semblables ? La fleur a sa rosée et l'oiseau son abri, Mais le paria n'est qu'un être flétri. Un jour pourtant viendra, je le sens, je l'espère, Où la justice enfin luira sur cette terre, Où l'homme envers son frère n'aura plus de mépris, Et où le malheureux verra ses pleurs guéris. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2022378/f56.item




PRÉSENTATION

Casimir Delavigne né en 1793 au Havre et mort en 1843 à Lyon est un poète et dramaturge français qui connut une immense popularité sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Sa renommée repose essentiellement sur ses Messéniennes élégies patriotiques où il chante les gloires et les malheurs de la France après la chute de l'Empire. Poète de transition il occupe une place médiane entre le classicisme par sa forme et le romantisme par ses thèmes nationaux et libéraux. Ses tragédies comme Les Vêpres siciliennes ou Le Paria rencontrèrent un succès considérable au Théâtre-Français. Partisan de la Monarchie de Juillet il composa La Parisienne hymne officiel du nouveau régime. Esprit modéré et sincère il fut le chantre des libertés publiques et de la dignité nationale avant d'être quelque peu éclipsé par la génération de 1830.




BIBLIOGRAPHIE

Les Messéniennes (poèmes), Ladvocat, 1818-1822.

Les Vêpres siciliennes (tragédie), 1819.

Le Paria (tragédie), 1821.

L'École des Vieillards (comédie), 1823.

Marino Faliero (drame), 1829.

Les Enfants d'Édouard (tragédie), 1833.