Le dépôt
579 - ZOOM JULIET
CHARLES JULIET
L'Autre chemin
Peu à peu j’apprends à ne plus avoir peur du silence. Je m’assois et j’attends. Je regarde l’ombre qui gagne le jardin. Je sens en moi des forces qui s’apaisent. Il a fallu tant d’années pour accepter cette nudité de l’être. Ne plus vouloir paraître. Ne plus vouloir prouver. Simplement être là, présent à ce qui vient, dans la clarté d’un regard qui ne juge plus. La vie est un lent dépouillement. On perd ses feuilles une à une pour enfin découvrir la structure de l’arbre. C’est dans ce dénuement que l’on trouve la paix. Une paix fragile mais réelle qui nous lie au monde et aux autres par des fils invisibles. https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-charles-juliet
Lambeaux
Elle était là, assise dans la cuisine, et le malheur l’enveloppait comme un manteau de plomb. Elle ne disait rien mais tout son corps criait sa souffrance. Je la regardais et je sentais mon cœur se serrer. Je savais que je ne pourrais jamais la sauver de ses démons. Elle appartenait à un monde de ténèbres où je n’avais pas accès. La folie rôdait autour d’elle comme une bête affamée. J’aurais voulu la prendre dans mes bras et lui dire que tout irait bien mais les mots restaient bloqués dans ma gorge. La tragédie était en marche et rien ne pourrait l’arrêter. Elle était ma mère et elle m’était étrangère. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item
L'Année de l'éveil
Le réveil sonnait à cinq heures et la journée commençait dans le froid et la discipline. L’école militaire était un monde de fer où il n’y avait pas de place pour la sensibilité. Il fallait obéir sans discuter et marcher au pas. Je me sentais comme un étranger parmi mes camarades. Je cherchais refuge dans les livres et dans mes propres pensées. C’est là que j’ai commencé à écrire pour ne pas mourir d’étouffement. Les mots étaient mes seuls alliés contre la solitude et l’ennui. Je découvrais que la littérature était une arme de libération. Je commençais à m’éveiller à moi-même à travers la douleur et l’effort. https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/charles-juliet
Journal
Aujourd'hui encore le besoin de solitude. Ce n'est pas un refus des autres mais une nécessité vitale. Pour descendre en soi, il faut fermer les portes du dehors. Le travail de l'écriture est un travail de spéléologie. On s'enfonce dans le noir avec une petite lampe frontale. On cherche la veine, le mot juste qui fera jaillir la lumière. Parfois on ne trouve rien et on remonte épuisé, les mains vides. Mais il faut persévérer. Chaque jour est un nouveau combat contre l'insignifiance. Le journal est le témoin de cette lutte incessante pour la vérité. Écrire pour se connaître. Écrire pour exister enfin. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item
Cézanne
Il regarde la montagne jusqu’à ce qu’elle pénètre en lui. Il ne veut pas peindre une image mais la force même de la terre. Il lutte avec la couleur et la forme pour saisir l’essentiel. Ses mains tremblent de fatigue mais ses yeux ne lâchent pas prise. La Sainte-Victoire est son obsession et sa récompense. Il sait que la beauté se mérite au prix d’un effort surhumain. Il est seul face au paysage et face à lui-même. Sa peinture est une prière muette adressée à l’invisible. Il cherche la structure secrète du monde sous l’apparence des choses. C’est un homme qui a tout sacrifié à sa vision. https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-charles-juliet
PRÉSENTATION
Charles Juliet né en 1934 à Jujurieux et décédé en 2024 à Lyon est un écrivain poète et essayiste français dont l'œuvre est marquée par une quête de vérité et de dépouillement. Son enfance tragique marquée par l'internement de sa mère et son passage par les écoles militaires a forgé une écriture de l'intériorité et de la douleur surmontée. Auteur d'un immense Journal commencé en 1957 il y relate son combat quotidien pour devenir lui-même à travers l'écriture. Son roman Lambeaux hommage poignant à sa mère biologique est considéré comme l'un de ses chefs-d'œuvre. Grand admirateur de Bram van Velde et de Cézanne il a consacré de nombreux textes à la peinture cherchant dans l'art des échos à sa propre recherche de clarté. Sa poésie limpide et ses récits autobiographiques touchent par leur humilité et leur profonde humanité.
BIBLIOGRAPHIE
Lambeaux, P.O.L, 1995.
L'Année de l'éveil, P.O.L, 1989.
Journal (Tomes I à X), P.O.L, 1978-2020.
Cézanne, P.O.L, 2006.
L'Autre chemin, P.O.L, 1980.