Le dépôt
573 - ZOOM TRIOLET
ELSA TRIOLET
Mille regrets
Ce n’était pas la peine de faire tant d’efforts pour en arriver là. Elle regardait ses mains vides et le jour qui baissait sur la ville. On lui avait dit que la vie était une promesse mais elle n’avait trouvé que des souvenirs amers. Les rues de Paris étaient grises et les gens passaient sans la voir. Elle aurait voulu crier son désespoir mais sa voix s’étouffait dans sa gorge. Il restait le silence et l’ombre des arbres sur le trottoir. Elle se souvenait d’un temps où tout semblait possible. Ce temps était fini. Elle ferma les yeux pour ne plus voir la solitude qui l’entourait. Le vent soufflait froidement et emportait avec lui les dernières feuilles de l’automne. https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/elsa-triolet
Le Premier accroc coûte deux cents francs
Le message était arrivé par la radio. Une phrase simple qui changeait tout le cours de la guerre. Ils s’étaient regardés sans mot dire. La résistance n’était plus seulement un rêve ou une peur mais une réalité quotidienne. Il fallait partir rejoindre le maquis dans les montagnes. La nuit était leur seule alliée. Elle sentait le poids de l’arme contre sa jambe et le froid de la terre sous ses pieds. Chaque bruit était une menace. Ils marchaient en silence vers un destin incertain. La liberté avait un prix et ils étaient prêts à le payer. Le ciel était chargé de nuages mais une étoile brillait encore au-dessus des cimes. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item
Le Cheval blanc
Michel marchait sur le boulevard avec cette insouciance qui le caractérisait. Il ne savait pas encore que le monde allait s’écrouler. Pour lui la vie était un jeu de miroirs et de reflets. Il cherchait la beauté dans chaque visage rencontré. Il croyait au pouvoir de l’amour et de l’art. Mais la guerre approchait comme une bête tapie dans l’ombre. Les journaux parlaient de menaces et de frontières. Lui il ne voulait voir que le cheval blanc de ses rêves galopant vers l’horizon. Il se trompait lourdement. Le rêve allait se transformer en cauchemar et le cheval blanc en spectre de mort. https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-louis-aragon
Roses à crédit
Martine voulait tout avoir tout de suite. Le confort la modernité les belles choses. Elle vivait dans un monde d’illusions payées à crédit. Chaque nouvel objet était une victoire sur sa condition modeste. Mais les dettes s’accumulaient comme une marée noire. Elle ne voyait pas que les roses artificielles n’ont pas d’odeur. Elle courait après une image de bonheur que la société de consommation lui vendait chaque jour. Sa vie devenait un labyrinthe de factures et de faux-semblants. Elle s’enfonçait dans le vide de son existence matérielle. La fin serait brutale et sans merci. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item
Luna-Park
Le manège tournait sans fin dans la nuit électrique. Les lumières clignotaient et la musique couvrait les cris de joie des enfants. Elle regardait la foule depuis le haut de la grande roue. Le monde lui paraissait petit et dérisoire. Elle pensait à son pays lointain à la Russie de son enfance. Le vent des foires lui rappelait la neige des steppes. Elle se sentait étrangère partout même dans les bras de celui qu’elle aimait. La vie était un Luna-Park où l’on se perdait volontiers pour oublier la mort. Elle descendit de la nacelle et disparut dans l’obscurité des allées désertes. https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/elsa-triolet
PRÉSENTATION
Elsa Triolet née Elsa Kagan en 1896 à Moscou et décédée en 1970 à Saint-Arnoult-en-Yvelines est une femme de lettres française d’origine russe. Sœur de Lili Brik l’égérie de Maïakovski elle s’installe en France et devient la compagne et l’épouse de Louis Aragon. Elle joue un rôle majeur dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale utilisant sa plume pour dénoncer l’oppression. En 1944 elle est la première femme à obtenir le prix Goncourt pour son recueil de nouvelles Le Premier accroc coûte deux cents francs. Son œuvre romanesque explore les tourments de l’âme humaine les désillusions sociales et les espoirs politiques. Écrivaine engagée elle a également traduit de nombreux auteurs russes contribuant au dialogue culturel entre sa terre d’origine et sa patrie d’adoption. Son style se caractérise par une grande sensibilité psychologique et une observation lucide des mutations de son époque.
BIBLIOGRAPHIE
Mille regrets, Denoël, 1942.
Le Premier accroc coûte deux cents francs, Denoël, 1944.
Le Cheval blanc, Denoël, 1943.
Roses à crédit, Gallimard, 1959.
Luna-Park, Gallimard, 1959.