Le dépôt
639 - ZOOM PIVERT DE SÉNANCOUR
ÉTIENNE PIVERT DE SENANCOUR
La vallée alpine (extrait d'Oberman)
Le lieu était solitaire : c’était une de ces vallées dont les eaux ne s’écoulent point, et que les montagnes ferment de toutes parts. On n’y voyait pas d’habitation ; tout y était tranquille, tout y était sauvage. Les sapins, dont les cimes sombres s’élevaient vers les rochers escarpés, semblaient les gardiens de ce silence. Je m’assis sur une pierre moussue ; le bruit d’une chute d’eau lointaine était le seul son qui frappât mon oreille. Je sentais là un calme que je n’avais jamais éprouvé parmi les hommes. La nature, dans sa sévérité majestueuse, me parlait un langage que mon cœur comprenait enfin. On dirait que l’âme, en ces lieux, se dépouille de tout ce qui est éphémère pour ne plus vibrer qu’avec l’éternel. Tout ce qui m'agitait hier me parut vain et puéril face à cette immuable sérénité des cimes et des eaux. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040319p/f45.item
Le vague des passions (extrait d'Oberman)
Je n'ai point de projets, je n'ai point d'espérances. Je marche au hasard dans un monde qui m'est étranger. Pourquoi ce besoin d'un bien inconnu qui me tourmente sans cesse ? Pourquoi cette soif d'une vie que je ne puis atteindre ? Mon âme est comme une terre aride qui attend une pluie qui ne vient jamais. On me dit que je suis libre, mais ma liberté est celle d'un débris sur l'océan. Je vois les hommes s'agiter pour des chimères, bâtir des maisons, amasser des richesses, tandis que je reste immobile, contemplant le vide de mon existence. Il y a en moi une force inutile, un enthousiasme sans objet, une flamme qui se consume elle-même faute d'aliment. Je sens que je suis né pour un autre ordre de choses, et que ma place n'est nulle part ici-bas. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040319p/f87.item
L'ennui (extrait d'Oberman)
L'ennui est ma vie. Non cet ennui léger qui naît de la fatigue d'un plaisir, mais cet ennui profond, noir, invincible, qui saisit l'être tout entier. C'est le sentiment de l'impuissance de l'âme à remplir son propre vide. Les jours se succèdent et se ressemblent ; ils apportent la lumière et les ombres, mais ils n'apportent rien à mon cœur. Tout me fatigue, tout me pèse, jusqu'au mouvement de ma propre pensée. Je regarde le ciel, et le ciel me paraît d'airain ; je regarde la terre, et la terre me paraît un tombeau. On vit parce qu'on a commencé de vivre, et l'on craint de finir parce qu'on ignore ce qui suit ; mais quelle amertume dans cette existence où le désir survit à l'espérance et où l'on se sent vieillir sans avoir jamais possédé la vie. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040319p/f132.item
La nuit de Saint-Maurice (extrait d'Oberman)
Il était minuit. La lune se levait derrière les sommets dentelés des Alpes. Le lac était calme comme un miroir d'argent. Je restai longtemps sur la rive, écoutant le silence de la nuit. Parfois, un craquement de glace dans les hauteurs ou le cri d'un oiseau nocturne troublaient seuls cette paix immense. Je me sentais alors comme le dernier des hommes sur une terre refroidie. Ces montagnes, ces neiges éternelles, ces astres lointains me rendaient ma propre nullité sensible. Et pourtant, dans cette petitesse, je trouvais une sorte de grandeur. J'acceptais ma destinée d'atome pensant perdu dans l'infini. Le froid de la nuit entrait dans mes veines, et il me semblait que mon âme s'unissait à la matière glacée des rochers pour ne plus jamais souffrir de sa condition humaine. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040319p/f215.item
La morale du renoncement (extrait de Libres Méditations)
Puisque le bonheur nous échappe, cherchons au moins la paix dans le renoncement. Ne demandons rien aux hommes, peu aux choses, et tout à nous-mêmes. La dignité de l'être humain consiste à rester debout au milieu de sa propre ruine. Si le monde est aveugle et sourd, soyons notre propre lumière et notre propre écho. Il faut savoir marcher seul, sans appui, sans consolation, en gardant pour soi le secret de ses douleurs. La vertu n'est pas une récompense, elle est un effort ; elle est le maintien de l'ordre intérieur dans le désordre de l'univers. Soyons justes par fierté, soyons bons par mépris de la haine, et attendons la fin avec cette indifférence stoïque qui est la seule victoire possible sur la fatalité de notre existence. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040319p/f294.item
PRÉSENTATION
Étienne Pivert de Senancour né en 1770 à Paris et mort en 1846 à Saint-Cloud est l'auteur d'un livre unique et séminal du romantisme français Oberman. Écrit sous forme de lettres ce roman sans intrigue est le journal d'une âme en proie au "mal du siècle" bien avant que le mot ne soit inventé. Senancour y exprime avec une lucidité glacée l'angoisse de l'individu isolé la désillusion face à la société et la quête d'un absolu impossible à travers la contemplation de la nature sauvage notamment alpine. Admiré par Sainte-Beuve George Sand et plus tard par Liszt il incarne un romantisme de l'intériorité et du dépouillement loin des élans lyriques de Chateaubriand. Sa pensée imprégnée de stoïcisme et de désenchantement fait de lui le premier grand explorateur du vide existentiel moderne.
BIBLIOGRAPHIE
Aldomen ou le Bonheur dans l'obscurité, 1795.
Oberman (roman par lettres), Cérioux, 1804.
De l'Amour, 1806.
Libres Méditations d'un solitaire inconnu, 1819.
Isabelle (roman), 1833.