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601 - ZOOM VEILLEURS DU BORD DU MONDE





ZOOM VEILLEURS DU BORD DU MONDE



PRÉSENTATION


 Humbles créatures, à la différence des Argonautes leurs ancêtres guerriers, les Arbonautes sont des créatures pacifiques modernes venues du sous-sol de la forêt pour explorer le monde extérieur de leurs grands yeux rendus comme aveugles d’ébahissement avant de retourner au sous-sol. Voici cinq extraits du monde merveilleux, envoûtant, magique, dérangeant, surnaturel, des Veilleurs du bord du monde, de Jephan de Villiers. La visite est commentée par Jean-Michel Maubert, guide conteur au style merveilleux, envoûtant, magique, dérangeant, surnaturel. PL



TEXTES


L'écoulement des jours, la lumière rapeuse et le vent infatigable ont usé et fêlé les faces d'anciens Anges-au-corps-de-raie-papillon dont l'ample visage est tourné toujours vers le masque changeant du ciel – leur séjour des temps de joie aérienne, portés d'arche en arche, ils scrutent sans fin les hauteurs vertes et bleues, lissées de lumière limpide ou tapissées du jaune ou de l'ocre orangé des feuilles, ou des éclats terreux des branches – et parfois glisse lentement avec la viscosité de la sève

une larme à peine visible, à la surface de laquelle se reflète brièvement un éclat de ciel. (p16)




On murmure qu'il se trouve des Arbonautes explorant la mécanique du bois – dont nous-mêmes nous sommes faits. La machinerie secrète des fibres. Les torsions ligneuses. Les engrenages. L'endurante rectitude des tiges portant des hélices de feuilles. Résonne en certaines têtes et cœurs de bois l'appel des hauteurs (l'étrangeté des Anges les fascine). Sous la voûte de leur crâne se fabriquent des Machines de plumes et d'écorces faites pour voler. Nous sommes nés de la terre, mais il y a en nous la nostalgie de l'envol. La forêt a son propre ciel. (p24)



Les Ours. Leur cécité ne les fragilise pas. Ils sentent le monde, ils en sont la vibration pétrifiée – ils sont fait d'argile noire et de matériaux de forêt. Leur grognement a une gravité qui souvent nous coupe le souffle, comme si les sons étaient épluchés, à vif, ramenés à une vie, une tension essentielle et pure, un noyau d'ombre amie. Ils nous accompagnent depuis un temps immémorial. Ne cherchent jamais à nous nuire. On sent, et cela fait naître dans le creux de nos poitrines une

insistante flamme de joie, leur densité brute, leur sauvagerie sans offense, rugueuse et bienveillante. Ils sont, sur cette terre et au sein des forêts, des blocs arides et rêches de lumière noire. Innocents par la profondeur lente et tumultueuse qui macère en eux. Ils portent en leur ventre et leur poitrail et leur tête une histoire venue des tréfonds des grottes et des forêts. Nous dormons parfois contre leurs flancs. Sur leurs dos tombent mystérieusement ceux qui chutent. (p33)



Faces neigeuses. Têtes de craie. De mie de pain. Visages de galets blancs polis par la rudesse des eaux. Trognes érodées – par le travail de vent et de pluie. Scories bulbeuses des frères champignons. Avortons lunaires. Tels sont les noms dont nous affublent certains des habitants de la Forêt. Nous n'en prenons pas ombrage. Ces noms sont comparables à des reflets déformés, s'étirant et se brouillant à la surface des étangs. (P 45)



Nous germons, croissons – prenons consistance au sein de la crudité de la boue, des feuilles, poussières, de la chair-humus, des graines, en ce caveau-berceau, au plus près du sol, de ses épaisses couches, ses sédiments ; le temps profond de la terre est en nous, notre vie vient des

racines qui s'enfoncent dans le tumulte compact du monde d'en dessous ; l'Arbonie croît et rêve en nous. (P 55)




EXPOSITIONS DE JEHAN DE VILLIERS ET BIBLIOGRAPHIE DE JEAN-MICHEL MAUBERT