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678 - ZOOM SARAMAGO
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sources
https://poesiemuziketc.wordpress.com/2012/12/06/jose-saramago-poemes/
Saramago, extrait de l'aveuglement
Au fil du temps et de l'intimité, les femmes de médecin finissent par avoir des notions de médecine, et celle-ci, proche en tout point de son mari, avait suffisamment de lumières pour savoir que la cécité ne se propage pas par contagion comme une épidémie, une personne qui n'est pas aveugle ne le devient pas simplement parce qu'elle a regardé un aveugle, la cécité est une affaire privée entre la personne et les yeux qu'elle a reçus à la naissance.
extrait de « Les Poèmes possibles » (Os Poemas Possíveis, 1966) »
Les mots sont ainsi, ils déguisent beaucoup, ils s’additionnent les uns aux autres, on dirait qu’ils ne savent pas où ils vont, et soudain à cause de deux ou trois, ou quatre qui brusquement jaillissent, simples en soi, un pronom personnel, un adverbe, un verbe, un adjectif, l’émotion monte irrésistiblement à la surface de la peau et des yeux, faisant craquer la digue des sentiments, parfois ce sont les nerfs qui n’en peuvent plus, ils ont trop supporté, tout supporté, c’était comme s’ils portaient une armure, on dit, La femme du médecin a des nerfs d’acier, et finalement voilà la femme du médecin en larmes à cause d’un pronom personnel, d’un adverbe, d’un verbe, d’un adjectif, simples catégories grammaticales, simples désignatifs, comme sont également en larmes les deux autres femmes, les autres, pronom indéfini, eux aussi en pleurs, qui étreignent la femme de la proposition complète, trois grâces nues sous la pluie qui tombe.
Ils traversent une place où des groupes d'aveugles s'amusaient à écouter les discours d'autres aveugles, à première vue aucun ne semblait aveugle, ceux qui parlaient tournaient la tête avec véhémence vers ceux qui écoutaient, ceux qui écoutaient tournaient la tête avec attention vers ceux qui parlaient. L'on proclamait les principes fondamentaux des grands systèmes organisés, la propriété privée, le libre-échange, le marché, la Bourse, la taxation fiscale, les intérêts, l'appropriation, la désappropriation, la production, la distribution, la consommation, l'approvisionnement et le désapprovisionnement, la richesse et la pauvreté, la communication, la répression et la délinquance, les loteries, les édifices carcéraux, le code pénal, le code civil, le code de la route, le dictionnaire, l'annuaire téléphonique, les réseaux de prostitution, les usines de matériel de guerre, les forces armées, les cimetières, la police, la contrebande, les drogues, les trafics illicites autorisés, la recherche pharmaceutique, le jeu, le prix des cures et des enterrements, la justice, l'emprunt, les partis politiques, les élections, les parlements, les gouvernements, la pensée convexe, la pensée concave, plane, verticale, inclinée, concentrée, dispersée, fuyante, l'ablation des cordes vocales, la mort de la parole. Ici on parle d'organisation, dit la femme du médecin à son mari, J'ai remarqué, répondit-il, et il se tut.
IL DOIT Y AVOIR
Il doit y avoir une couleur à découvrir,
Un assemblage de mots caché,
Il doit y avoir une clé pour ouvrir
La porte de ce mur démesuré.
Il doit y avoir une île au Sud,
Une corde plus tendre et résonnante,
Une autre mer qui nage dans un autre bleu,
Une autre hauteur de voix qui chante mieux.
Poésie tardive toi qui n’arrives
À dire pas même la moitié de ce que tu sais :
Ne te tais pas, si possible, ne renie pas
Ce corps de hasard où tu ne tiens pas.
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« On privatise tout »
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« On privatise tout, on privatise la mer et le ciel,
on privatise l’eau et l’air, on privatise la justice et la loi,
on privatise le nuage qui passe,
on privatise le rêve, surtout s’il est diurne
et qu’on le rêve les yeux ouverts.
Et finalement, pour couronner le tout et en finir avec tant de privatisations
on privatise les Etats, et on les livre une fois pour toutes
à la voracité des entreprises privées,
vainqueurs de l’appel d’offre international
Voilà où se trouve désormais le salut du monde…
Et, en passant, on privatise aussi
la pute qui est notre mère à tous »
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extrait de « Les Poèmes possibles (Os Poemas Possíveis, 1966) »
Ce monde ne vaut rien, qu’il en vienne un autre.
Ça fait déjà trop longtemps que nous y sommes
À feindre des raisons suffisantes.
Soyons plus chiens que les chiens : nous savons l’art
De mordre les plus faibles, si nous commandons,
Et de lécher les mains, si nous sommes soumis.
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à bouche fermée
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Je ne dirai pas :
Que le silence me suffoque et me bâillonne.
Muet je suis, muet je resterai,
Puisque la langue que je parle est d’une autre espèce.
Paroles consumées qui s’accumulent
Qui se répriment, puits d’eaux mortes,
D’âcres peines transformées en limon,
Fond de vase où restent des racines tortueuses.
Je ne dirai pas :
Qu’ils ne méritent pas même l’effort de les dire,
Les mots qui ne disent pas tout ce que je sais
Dans ce refuge où ils ne me connaissent guère.
Il n’y a pas que de la boue charriée, pas que de la fange,
Pas que des animaux flottant, morts, pas que des peurs
Des fruits turgides s’entrelacent en grappes
Dans le puits noir d’où s’élèvent des doigts.
Je dirai seulement,
Convulsivement replié et muet
Que celui qui se tait quand je me suis tu
Ne pourra mourir sans tout dire.
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CAUCHEMAR
Il y a une terreur de mains à l’aube,
Un grincement de porte, une défiance,
Un cri perforant comme une épée,
Un oeil exorbité qui m’épie.
Il y a un fracas de fin et d’éboulement,
Un malade qui déchire une ordonnance,
Un enfant qui pleure suffoqué,
Un serment que personne n’accepte,
Un coin de rue qui saute d’embuscade.
Un rire noir, un bras qui rejette,
Un reste de nourriture mâchée,
Une femme rouée de coups qui se couche.
Neuf cercles d’enfer eut le rêve,
Douze épreuves mortelles à vaincre,
Mais le jour naît, et je recompose le jour :
Il le fallait, amour, il le fallait.
Présentation de l'auteur
José Saramago (1922-2010) est un écrivain et journaliste portugais, récompensé par le prix Nobel de littérature en 1998. Issu d'un milieu paysan modeste, il entre tardivement en littérature avant d'imposer une voix singulière dans le paysage mondial. Son style se distingue par une prose dense, une ponctuation originale caractérisée par la rareté des points et l'usage privilégié de la virgule pour intégrer les dialogues au fil du récit, ainsi qu'une ironie mordante au service d'une réflexion philosophique et politique.
À travers des récits souvent marqués par le réalisme magique ou des paraboles allégoriques, Saramago interroge les institutions, l'Histoire, la religion et les faiblesses de la condition humaine. Ses romans posent fréquemment des hypothèses de départ saisissantes — une épidémie de cécité subite, la mort qui cesse de frapper, ou la séparation physique de la péninsule Ibérique du reste de l'Europe — pour analyser avec précision les réactions sociales, morales et politiques des individus face à l'inconcevable. Son œuvre demeure un monument d'humanisme critique et de liberté formelle.
Bibliographie sélective
- Saramago, José. Le Dieu manchot (Memorial do Convento, 1982), traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Paris, Albin Michel, 1987.
- Saramago, José. L'Année de la mort de Ricardo Reis (O Ano da Morte de Ricardo Reis, 1984), traduit du portugais par Claude Fages, Paris, Seuil, 1988.
- Saramago, José. L'Rade de pierre (A Jangada de Pedra, 1986), traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Paris, Seuil, 1990.
- Saramago, José. L'Évangile selon Jésus-Christ (O Evangelho segundo Jesus Cristo, 1991), traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Paris, Seuil, 1993.
- Saramago, José. L'Aveuglement (Ensaio sobre a Cegueira, 1995), traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Paris, Seuil, 1997.
- Saramago, José. Tous les noms (Todos os Nomes, 1997), traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Paris, Seuil, 1999.
- Saramago, José. Les Intermittences de la mort (As Intermitências da Morte, 2005), traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Paris, Seuil, 2007.