Le dépôt
Florilège de quinze poèmes
1 De toujours être en route
De toujours être en route
Pieds nus
Sur tous les chemins
D’ouvrir mille portes
De refuser mille lits
De danser dans chaque salle des fêtes
Et de s’abreuver dans les écuries
Tout lieu figé se noie dans la paresse
Et j’ai la nausée des potins
De prendre tous les trains
Machines de rouille brûlantes
Et de s’accouder tout au bout
Regarder depuis le dernier wagon
La Terre ronde
Gronder et vrombir et s’affaisser
S’il n’y a plus de foyers
Il y a la mer il y a la nage
Comme les baleines ou plus haut les chalutiers
Ou comme un vieux squelette
Sous les flots encore marcher
Sur le sable
Sur les coquillages
Voir les bateaux naufragés
Et si jamais il y avait un lit
Dans un pays englouti
De s’endormir à côté
2 Mes cahiers de solitude
Dans mes cahiers de solitude
J’écris ce qu’aucun avant moi ne ressentit
Je grave dans la pierre des maximes inouïes
Du matin jusqu’au soir je me défais
Je m’installe même
Qui pourrait en dire le contraire ?
Je transpose mon être sur le papier
Je lui fais un trône et lui construis des palais
Pour que la journée terminée
Il m’envoie quelques serfs qui m’alitent
3 La rivière
Un souffle aride s’empare du village
L’été développe sa pensée
Des mains rouges cognent à chaque vitre
Les ombres
Ces drapeaux perdus
Flottent comme de la fumée
Mais écoutez
Là-bas —
Un cours d’eau
Il chante comme chante un trombone
Un circuit bleu de sable —
Un navire de verre serpente à travers la forêt
Je m’y suis inséré
Dans cette eau froide
Comme un vieillard qui tombe avec sa chaise
Et mille lames ont honoré leur serment
En emportant
Mon enveloppe de chair
4 Le faon
Un crépitement de branches
Et ma nuque stupéfaite se courbe
Sur ma droite — un faon
La face longue les oreilles en pointe
Le coton délicatement tapoté
Le monde se double de fourrure
Une silhouette — le sentier jusqu’à la vallée
Figement explosif
Et le sol neuf m’apparaît par bonds
5 Champ agricole
Si je pouvais être un champ agricole
Savamment semé et récolté avec science
Moi l’or poussé du sol
Je penserais pareillement aux nuages
Je chérirais mon ami l’épouvantail
Fourré de paille et d’au-delà
En dessous de moi — les taupes philosophes
Et quelques vers maladroits
Et tel le tournesol mon regard serait fixé
Sur l’astre dément — qui est une boule de cristal
Anticipant le jour en le créant
6 C’est mon moment venu d’aimer
Avec une plaque de plomb
Contre mon torse
Je dis que c’est mon moment venu d’aimer
Comme Sappho
Et Shéhérazade
Ou n’importe quel être de chair
Dans son tombeau de chair
Que chargea le soleil avant moi
C’est mon moment venu d’aimer
Mon souffle se saccade
Les poils se dressent sur mon dos
Comme la prairie que foulait Sappho
Amoureuse et grise comme le bronze
Je la vois là mon amour
C’est mon amour et je ne veux pas la rater
J’ouvre très grand mes bras
Je la vois enfin mon amour
Et les griffes d’un Roc l’emporter
7 Me défaire de mes lubies
J’ai essayé de me défaire de mes lubies
De changer de nom
Ne serait-ce qu’une journée
Mais le vent dans le vent avait ses marées
Et les débris finissaient sur mes plages
Viendras-tu t’y promener avec moi ?
Quand elles seront encore sous le tapis marin
Et que Sisyphe roulant bien haut la Lune
Ne se sera pas encore retourné
8 Dis-moi ce qui t’obsède
Va dans la vallée et dis-moi ce qui t’obsède
Est-ce que ce sont les pierres chargées de soleil ?
Les hautes herbes révélant les vents ?
L’odeur des acacias ?
Des traces cachées de cervidés ?
Ces champignons poussant sur les arbres ?
L’armure des scarabées ?
Les fleurs sauvages ?
Et celles qui s’envolent qu’on nomme papillons ?
Les nuées d’étourneaux ?
Les truites remontant les ruisseaux ?
Comme un écureuil je veux faire une récolte
Et la garder sous l’écorce pour l’hiver
9 Je me sens coupable
Je me sens coupable
Comme la terre après l’orage
Dans sa lumière bleutée
Et as-tu vu là-bas la route
Encore chaude et mouillée ?
Je me sens coupable
Sans crime ni intention
Le doute sans nom m’assaille
Et les tracas — ces insectes
Qui s’amusent peut-être
Ils ont tous quitté leurs trous
C’est le 6 juillet 2026
Le ciel est fêlé sans raison
10 C’est une absurdité sans nom
Moi j’aime bien dire que le hérisson a survécu aux flèches de l’archer
Que les bois du cerf viennent d’une graine et qu’ils avaient encore leurs feuilles au printemps
Que les cerveaux des chauves-souris sont à l’envers puisqu’elles dorment la tête en bas
Que la salamandre jaune et noire a traversé un désastre de radiation
Que les arbres sont faits de terre puisqu’y poussent des champignons
Mais n’essayez pas de me faire croire que le papillon était une chenille
C’est une absurdité sans nom
11 Rien n’existe en dehors de mon regard
Je crois que rien n’existe en dehors de mon regard
Et quand la nuit
Mon regard se rétracte et rentre en moi
Comme un bigorneau dans sa coquille
Le monde est un abîme
Il n’est plus que toi — nulle part
Qui croit que rien n’existe en dehors de son regard
12 La nuit est pleine
La nuit est pleine
Comme une chienne peinant à traîner son ventre
Mais qui pourtant s’avance
Viens contre moi
Viens contre moi pour t’apitoyer
Et si pour une fois c’était moi qui endurais tous tes maux ?
13 Le chat
Quel bel animal que celui qui se remet sur pied
D’or et d’argent les Égyptiens l’ont paré
Il est facile pour toi Serpent
Qui rampe toujours et rend le sable sinueux
14 Sur quoi j’écris des poèmes
Sur quoi j’écris des poèmes ?
Sur tout ce qui me traverse
Et qui fait que mon âme
Ce seau au fond de moi
Vibre comme une machine à laver
Et se met à glouglouter
Je n’y connais rien en grammaire
Je remue juste mon bâton
Et vois combien de matière peut s’y attacher
15 Un poème
Un poème
C’est un petit oiseau qu’on voit filer par sa fenêtre
La pâte colorée qu’écrase le peintre sur la toile
Bruissement —
Et qui d’un geste — l’éjecte en orbite
Parmi les chênes et les hêtres
Pas question d’une plume qui tombe
Ou même de la maison toute entière qui se rabat et s’effondre
Un poème
C’est un petit oiseau qu’on voit filer par sa fenêtre