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AUTEUR-E-S - Index I

20 - Mykola Istyn

Apporter sa journée

histoire d'un homme qui va au travail

pl




Mykola Istyn

 

Apporter sa journée

(récit)


     À l’aube, la forêt semble être une gigantesque salle de concert, un macro-univers tissé d’ouvertures et de nocturnes d’oiseaux, de suites et de symphonies inédites, de capriccios et de scherzos joués par des orchestres empennés, une polyphonie chorale, des solos interprétés par de grands ténors et sopranos tels que le fameux rossignol dont le doux chant porté par une mer enchantée de sons parvient jusqu’au village, entre dans le séjour de la maison de Nazar. Ce chant de rossignol niche dans les vers de Chevtchenko et se prolonge dans le langage poétique… Pour Nazar, le langage poétique importe énormément, puisque c’est ce langage qui donne forme aux mondes des poètes étant les porteurs des formes-sens de l’âme ukrainienne et dont les constructions poétiques deviennent des tours de guet où veillent de courageux gardiens de nos âmes. Les écrits s’étalent sur les champs littéraires, et les mots-sens fusionnent avec la matière de la nature, et puis cette matière, en entrant dans l’âme féminine, se transforme en chansons ukrainiennes. Nazar adore écouter ces chansons, surtout lorsque son épouse Oksana les chante.

–  Il faut défendre notre monde, tiens ça pour une évidence. L’invasion russe n’a pas pour seul but d’occuper une partie de notre territoire, les russes essaient de s’emparer du territoire de nos âmes, de notre identité ukrainienne, de l’espace de notre liberté, je dois donc aller défendre l’Ukraine, nous défendre, – justifie-t-il sa décision pour persuader sa femme.

– Mais l’Ukraine, on peut la soutenir d’une façon moins dangereuse, tu pourrais faire du bénévolat pour l’armée ou tout simplement travailler et payer correctement les impôts pour renforcer ainsi l’économie du pays, – répond Oksana prise à la croisée de ses pensées, elle cherche à envisager toutes les options et à trouver une voie différente, une voie qui protégera son mari. Pourtant, elle comprend que, parmi toutes les voies de soutien à l’Ukraine, il a choisi le chemin à sa mesure, celui qu’il pourra suivre et sur lequel il sera utile. Elle finit par accepter sa décision comme on accueille parfois un chiot qui s’est un jour installé dans ta cour : d’abord à contrecœur puisque tu n’y vois qu’un souci de plus mais avec le temps ce chiot grandit et devient un des tiens, ton fidèle défenseur.

     Les défenseurs ukrainiens portent l’uniforme de camouflage dont les couleurs sont empruntées à l’environnement en évoquant dans l’imagination une sorte de transformation printanière, une abondance de la nature incarnée dans les êtres humains qui combattent, qui tiennent les lignes de défense du bien, qui résistent aux agresseurs lesquels ne font qu’empêcher la libre floraison de la vie et lui portent la mort, et même si les agresseurs ont un uniforme très similaire, son contenu est tout à fait différent, rien à voir avec l’harmonie qui favorise l’épa-nouissement, leur uniforme évoque plutôt un mal semblable à celui des plantes parasites.

      Des rangées de tentes sur le champ d’entraînement viennent désormais s’inscrire dans le destin de Nazar. Le patriotisme poétique exalté ruisselle en sueur de soldat… On tire sur un mal conventionnel figuré par des cible d’entraînement.

     Quelques semaines plus tard les cibles imaginaires deviennent réelles. La guerre l'a arraché à sa vie quotidienne en le jetant dans une autre vie, dans un monde qui marche sur les têtes humaines, qui explose et déchire le sens même de la vie, où le seul langage plausible s’avère celui des coups de feu… 

     Il existe des idées d’humanisme, de poésie et de philosophie du bien qui se dessinent sur la toile des villages comme de vifs motifs brodés, ces idées servent à bâtir l’architecture de l’existence et la métaphysique des villes, à multiplier la richesse de la diversité culturelle humaine à laquelle appartient aussi l’ukrainité. Mais il y a des idées contraires à l’humanisme et à la diversité, elles cherchent à détruire les autres pour se propager à leur place, elles franchissent les frontières du bon voisinage par leur agressivité, elles acquièrent les traits d’une anticulture qui se déchaîne en tornades et grêles manufacturées[1], c’est elles, ces idées, qui ont mutilé les villes ukrainiennes, les villages ukrainiens et les destins de leurs habitants, ce que Nazar observe avec amertume. Combien d’efforts, pense-t-il, il faudra pour tout reconstruire, voire faire mieux encore et surpasser ce qui existait auparavant et on le fera certainement, il y aura de nouvelles générations, les plaies et les cicatrices laissées par ces atroces destructions, par ces terribles pertes s’apaiseront sur le corps de la nation ukrainienne. Quant à la russie, désormais notre mauvaise voisine, contre laquelle on doit maintenant se défendre, du temps passera, que ce soient des dizaines ou des centaines d’années, et le poison des idées d’expansionnisme se sera évaporé donnant lieu à une culture respectueuse de ceux qui l’entourent. Mais pour l’instant, Nazar est en pleine guerre et c’est à travers le viseur qu’il regarde son ennemi : assassin, violeur, oppresseur …

     – Savoir éviter d’être touché est aussi important que savoir toucher, – dit le lieutenant aux gars dans son abri, avant la guerre ils exerçaient des professions extrêmement différentes et maintenant ils en partagent de beaux souvenirs comme on partage les cigarettes ou les sachets de thé…

     Les filles et les femmes ukrainiennes à la guerre lui semblent des fleurs, plutôt, des roses épineuses qui savent se défendre. Parfois, des lys ou des muguets qui savent guérir comme Olga, joyeuse et bienveillante, il ne lui a jamais parlé mais a admiré sa beauté au passage.

     À l’ordre « Alerte! » son cœur se met à battre à tout rompre. Nazar et ses frères d’armes sortent en courant de l’abri blindé et tirent une série de rafales vers les broussailles d’où provient le feu d’une DRG[2]ennemie, le combat se transforme vite en un duel d’artillerie accompagné de bruissements terrifiants de « grêles[3] », une onde de choc projette Nazar à quelques mètres, sa jambe droite ruisselant de sang et brûlant d’une douleur déchirante à cause d’un éclat d’obus… Tout ce qui se passe après, il le voit comme dans un film de guerre, sauf que cette fois il n’est pas dans la salle mais à l’écran: et la belle infirmière Olga, celle qu’il a aperçue la veille, lui pose maintenant un garrot et tamponne la plaie, elle traîne son lourd corps, le traîne vers la tranchée avec ses mains fines aux ongles couverts d’un vernis multicolore à la mode, un instant ! et une autre explosion emporte dans l’au-delà son magnifique non-vécu… Lui, il est tout de suite saisi par d’autres soldats… Puis l’anesthésie, l’intervention chirurgicale. À peine revenu à lui, il tente de rassurer sa chère Oksanka par téléphone mais elle ne cesse pas de pleurer sans pouvoir retenir ses larmes qui coulent comme de petits ruisseaux de son âme, les larmes de douleur pour sa blessure et de joie parce qu’il est en vie… Des pansements, des piqûres, c’est comme ça que passent ses journées à l’hôpital. 

    Dans la chambre d’hôpital, les frères d’armes parlent de tout, de la bureaucratie qu’on devra affronter pour obtenir les indemnités pour leurs blessures, du fait que tout le monde ne les comprend pas… Quant à lui, Nazar reste couché dans son lit, entouré de livres que les écrivains ont offerts aux soldats blessés (et il a toujours adoré lire) et maintenant dans ces poésies modernes-à-venir, dans ces proses créées en un for intérieur cosmique il entrevoit de nouveaux sens, de nouveaux contenus de l’Ukraine, en se rendant compte que pour que cela advienne, il a su lui aussi apporter sa journée, sa petite action, si modeste soit-elle, l’une parmi tant d’autres, et ajoutée à ce grand total, son action soutient et engendre de nouvelles cultures qui enrichissent et développent la mentalité de l’humanité et en même temps, dans l’avenir peut-être, tout l’Univers, tous les Univers…

 

Traduit par Anna Zalevska (Kyiv-Zaporizhzhia, Ukraine)


[1] Un jeu de mot puisque Tornade et Grêle (Smertch et Grad respectivement) sont les systèmes de lance-roquettes multiples


[2] DRG – l’abréviation désignant un groupe ennemi infiltré


[3] les systèmes de lance-roquettes multiples Grad