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AUTEUR-E-S - Index I

82 - Pierre Lamarque

Journal de bord d'eau (2)

jeudi 22 octobre 26

 

 

 

comme c’est étrange       mais oui       j’avance        mais oui je suis vivant      je suis vivant parce que j’avance dans la neige  j’avance    parce que je suis ce que je suis           j’avance dans le message que j’écris    j’avance en repoussant les regards perçants      royale indifférence      j’avance      un regard      puis deux       puis trois       puis une constellation de regards     me percent et j’avance quand-même    ce n’est pas facile d’avancer quand on est percé de regards       les regards perçants me freinent          l’avancée se fait plus lente      je persiste             je repousse les regards perçants                           dans une royale indifférence        j’avance        j’avance dans le message          jusqu’à ce qu’un regard perçant interrompe ma course en avant      je recule d’un pas        je recule  encor et encor       je ne repousse pas ce regard-là        le regard perçant    me perce   encor et encor     comme un bec     c’est une sensation merveilleuse        dans ces conditions          je recule        je reviens en arrière           je rebrousse chemin      je marche à reculons       (tout ce que je dis est précis      car j'accomplis un travail d’équilibre minutieux pour ne pas le perdre dans le message    en reculant à petits pas      de plus en plus rapides         au fur et à mesure que mon plaisir d’être percé par ce regard-là s’intensifie )    et soudain je m’arrête     regarde autour de moi      ne vois rien devant moi      rien non plus derrière moi    plus rien  alors plus rien   je ne bouge plus  j’attends une réaction    immobile   figé   inerte  pétrifié   cloué sur place    je ne suis plus là    je suis quelque part ailleurs      en panne   sur un seuil    sous la neige  c’est une sensation    étonnante   extraordinaire    exquise    la sensation de ma présence étrange dans le message    au milieu des regards perçants qui de nouveau passent et me frôlent      sans pouvoir me percevoir      sans pouvoir me toucher    invisible  indifférent aux regards   repoussant les regards avec toujours la même royale indifférence    traversant le message sans qu’aucun regard ne puisse entamer ma fraîcheur



ça ne représente rien          c’est une organisation matérielle       c’est de l’encre sur le papier       qui ne représente rien        de ce qu’elle est censée représenter      très loin     vraiment très très loin    de ce que ça désigne         c’est à peine visible      ce que ça désigne l’œil le voit       l’œil l’entend aussi       mais à peine       si ça ne représente pas ou très peu           en revanche ça signifie        ça indique une bonne direction          une direction possible      vers le réel      


note bien      j’ai voulu dire dans ce poème que ça (je laisse à la personne le soin d'interpréter le ça comme elle veut l'entendre)           ça est un code d'accès au réel du poème       c'est à la personne de se servir de ça    pour ouvrir le poème contenant ce qu’elle peut voir et entendre       seule la personne peut voir  et entendre  grâce à ça ce que contient le poème