Le dépôt
686 - ZOOM POÉSIE BUISSONNIÈRE
choix de textes de poésie buissonnière issu de la revue poétique cairns 37
Patrick Modolo
Mais si Mais si
Mais si Mais si
L’éléphanteau
Est le petit
De l’éléphant
Mais si Mais si
Le baleineau
Est le petit
De la baleine
Mais si Mais si
Le renardeau
Est le petit
Du fin renard
Mais si Mais si
Le lionceau
Est le petit
Du fier lion
Mais si Mais si
Le lapereau
Est le petit
Du beau lapin
Mais si Mais si
Le louveteau
Est le petit
Du méchant loup
De qui de qui
Est le petit
Blaireau ?
Alain Naud
Rien ne sert
de courir
il faut dormir
à poings fermés
pour partir
ailleurs
Paul Bergèse
Aller à l’eau
Il travaillait pour un patron
qui le prenait pour une cruche.
Au matin , avant le boulot,
il l’envoyait chercher de l’eau.
Au midi, au lieu de repos,
il s’en allait chercher de l’eau.
Même le soir, pas de cadeau,
il lui fallait aller à l’eau.
Fatigué de ce travail là,
un beau matin il s’en alla !
Moralité
Tant va la cruche à l’eau
qu’à la fin elle se casse !
Susie Morgenstern
Si j’étais une pomme de terre,
Mon plus grand bonheur serait
De laisser faire
Mémé.
Elle fabrique la plus exquise des purées
Pleine de beurre et de crème
Oh là là là, la purée de mémé
C’est tout simplement un poème
Patrick Modolo
À titre indicatif
À bien y réfléchir, quand on est enseignant
Est-ce si difficile d'apprendre aux enfants
Les modes et les temps de la conjugaison
Et les subtilités de leurs terminaisons?
Voici en somme une petite explication :
Le présent leur échappe tout le temps,
Le passé simple est pour eux compliqué,
Et que dire du passé composé,
Dans leurs compositions bien trop présent !
Le futur antérieur, fameux aller-retour
D'un futur à venir, déjà vite oublié,
N'a d'égal à leurs yeux que l'antérieur passé.
Et pour l'élève modèle, plus-que-parfait,
Quelle plaie de savoir par cœur son imparfait,
Et que le futur sera toujours un détour...
Ce serait donc pour eux un bel impératif
Aux yeux de professeurs si peu compréhensifs
D’apprendre les modes, les temps et leurs flexions !
Un point, c'est tout
Patrick Modolo - À Geneviève Carron
Un point c'est tout
Sans lui, point de phrase finie
Pourtant plus d'un de vous le nie.
Après lui une grande lettre
Commence chaque phrase à naître
Un point c'est tout.
Parfois, binoclard, il voit double
Il ouvre alors les guillemets
Ou bien sert à mieux expliquer
Grâce à eux on y voit moins trouble :
Deux points, c'est tout !
Parfois il coiffe la virgule
D'une allure si minuscule
Après, on passe à autre chose
Suivie d'aucune majuscule ;
Un point-virgule, c'est tout !
Parfois il triple de volume,
Suspendu, vif tel une plume
Il retient toute l'attention :
Ce sont les points de suspension...
Trois points, c'est tout.
Mais toujours l'élève, il soulage,
Qui finit son apprentissage
Par cette phrase terminale
Qui clôt toute erreur lexicale.
Voilà le point final.
Pistes pédagogique : Un petit rappel sur la ponctuation
paraît amusant.
PRÉSENTATION
L'appareil intègre la notion de poésie buissonnière formulée à partir du corpus d'auteurs pour la jeunesse (Patrick Modolo, Alain Naud, Paul Bergèse, Susie Morgenstern) faisant partie du collectif cairn 37
Analyse du corpus de textes
La séquence des cinq textes présentés déploie une forme d'écriture poétique reposant sur la réduction syntaxique, le détournement des formes scolaires et la comptine didactique.
La mécanique de la comptine et la rime d'énumération (Patrick Modolo, Mais si Mais si) : Le texte s'appuie sur une structure anaphorique et répétitive mimant l'apprentissage zoologique. La progression repose sur la dérivation diminutive des jeunes animaux (éléphanteau, baleineau, renardeau, lionceau, lapereau, louveteau) pour terminer sur une rupture ironique et une double entente lexicale (blaireau).
Le détournement du dicton et la suspension du travail (Alain Naud & Paul Bergèse) : Chez Naud, le détournement du proverbe lafontainier (« Rien ne sert de courir ») substitue l'effort d'inflexion morale par le retrait passif et le sommeil. Chez Bergèse (Aller à l'eau), la métaphore populaire de la « cruche » est prise au pied de la lettre : le poème met en scène la répétition mécanique de la tâche jusqu'à la rupture littérale du travailleur, illustrant le proverbe moralisateur par un glissement entre le sens figuré et le sens matériel.
La poétique du quotidien et de la régression culinaire (Susie Morgenstern) : Le poème court de Morgenstern choisit un objet prosaïque (la pomme de terre) pour ériger la confection d'une purée familiale en idéal poétique. Le poème se résout dans une célébration de l'abandon et de l'enfance (« laisser faire Mémé »).
La satire de la grammaire et le jeu des temps (Patrick Modolo, À titre indicatif) : Ce texte sous forme de sonnet détourné utilise la nomenclature grammaticale (présent, passé simple, passé composé, futur antérieur, imparfait, plus-que-parfait, impératif) comme réseau d'équivalences de l'expérience existence des élèves. L'apprentissage de la langue devient le lieu d'une friction entre la contrainte scolaire de la flexion et le flux temporel réel des enfants.
Analyse du sixième texte (Patrick Modolo, À Geneviève Carron)
Ce texte s'inscrit pleinement dans la démarche de la « poésie buissonnière » (nouvelle nomenclature retenue par le GPPBQ+++ ). Ce texte de Patrick Modolo s'inscrit parfaitement dans la ligne de la « poésie buissonnière » en détournant une leçon de grammaire pour en faire un jeu rythmé et didactique.
Le poète personnifie la ponctuation à travers une série de strophes structurées autour de la découverte progressive des signes (le point, les deux-points, le point-virgule, les points de suspension et le point final). L'utilisation du refrain « [...] c'est tout » apporte un tempo régulier et plein d'humour, idéal pour désamorcer la rigueur des règles d'écriture. La poésie se met ici directement au service de l'apprentissage : elle associe la fonction syntaxique de chaque signe à une image concrète ou à un trait de caractère (le signe binoclard, la virgule coiffée, les points suspendus comme une plume). C'est un support précieux pour aborder la ponctuation de manière vivante et dédramatisée avec des élèves.
Note au cabinet La ponctuation structure le sens du texte tout comme l'espacement de la transprose la mesure guide le rythme en musique.
Analyse de la poésie buissonnière et de la tradition des Innocentines
La poésie buissonnière telle qu'elle s'incarne dans les Innocentines d'Obaldia ou dans les productions destinées aux revues poétiques contemporaines, ne constitue pas une absence de technique, mais une stratégie de dénudation du langage.
La voix de l'enfance comme fausse ingénuité : Chez René de Obaldia, la poésie buissonnière emprunte la syntaxe, la logique immédiate et le rythme des comptines d'enfants pour mieux introduire un décalage absurde ou mélancolique. Le poème feint la simplicité grammaticale et le vocabulaire restreint pour subvertir le sens commun. Ce n'est pas une poésie naïve, mais une fausse naïveté maniée avec une extrême précision métrique.
La mécanique du jeu de mots et de la réduplication : Le procédé buissonnier repose fréquemment sur la répétition anaphorique (ex. « Mais si Mais si »), le calembour immédiat, la rime pauvre assumée ou la prise au pied de la lettre des proverbes et métaphores populaires. La langue est ramenée à son état de jouet sonore, libérée des pesanteurs du commentaire ou de la démonstration poétique complexe.
La tension entre didactisme et subversion : En apparence proche des supports pédagogiques ou de la poésie pour la jeunesse, ce courant détourne les formes de l'apprentissage (la conjugaison, la zoologie, la morale lafontainienne). Le poème prend l'allure d'une leçon pour en faire éclater la rigidité, substituant à la règle scolaire l'imprévu, le repos ou le rire buissonnier.
nota bene notre abbé est né débat sur le choix du mot lamarque pierre pense que la poésie buissonnière adjectif proposé par la professeure sandrine cerruti et adopté à l'unanimité moins une abstention (poésie mal dénommée poésie simpliste ou poésie simplette) est la façon la plus juste de nommer cette pratique car on peut parler d’une pratique et d’une école buissonnière vouloir cacher la vérité du nom n’est pas rendre service à la vérité donner un autre nom qu’un nom avec la racine d'une simple touffe un autre nom qu'un nom porteur de l'idée de buisson un autre nom avec avec une autre racine c’est mettre la poussière sous le tapis verbal souvenons-nous qu'historiquement les mots évoluent dans leurs acceptions c’est à nous poètes d’imposer par ce zoom l’acception buissonnière poésie ou poésie buissonnière dans le dictionnaire plutôt que de changer l'idée de buissonnière par une autre idée il vaut mieux à notre avis élargir la signification du mot buissonnière défendons l’idée du buissonnier en poésie courage soldat ! Nommer cette poésie "poésie simple" ne nous semble pas correct poésie élémentaire non plus ni poésie niaise ni poésie primaire à la rigueur pour couper la poire en deux nous pourrions songer à nommer cette poésie poésie simplette voilà on à le choix entre poésie simplette et poésie buissonnière cette une affaire importante de mettre un nom sur les choses au même titre que la transprose la poésie buissonnière jusqu’ici a voyagé sans papiers d'identité
Voici une orientation bibliographique structurée pour appréhender la poésie dite buissonnière, ses fondements dans l'infantilisme poétique, le détournement des formes scolaires et la dénudation du langage :
1. Œuvres fondatrices et références poétiques
- Obaldia, René de, Innocentines : poèmes pour enfants et quelques adultes, Paris, Grasset, 1969.
- Tardieu, Jean, Formeries, Paris, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 1976. (Notamment pour les jeux sur la grammaire, la réduction syntaxique et le langage élémentaire).
- Queneau, Raymond, L'Instant fatal, Paris, Gallimard, 1948. (Pour la pratique de la comptine, de la rime pauvre assumée et la déstructuration du langage quotidien).
- Carême, Maurice, La Lanterne magique, Bruxelles, Éditions de l'Écran du monde, 1947. (Exemple majeur de fausse simplicité et de clarté formelle destinées à l'enfance).
2. Études critiques et thématiques
- Chauveau, Léopold, Du côté des enfants : essais sur la littérature enfantine, Paris, Gallimard, 1985.
- Marcoin, Francis, Poéticités de l'enfance, Arras, Artois Presses Université, 2004.
- Nores, Dominique, René de Obaldia ou le théâtre du vertige, Paris, Seghers, coll. « Poètes d'aujourd'hui », 1965. (Analyse de la mécanique de l'ingénuité et du langage désarticulé).
- Pinson, Jean-Claude, Habiter en poète : Essai sur la poésie contemporaine, Paris, Champ Vallon, 1995. (Sur le retour au prosaïque, au jeu formel et à la simplification de la diction poétique).